Samedi 10 décembre 2011 6 10 /12 /Déc /2011 16:56

Joëlle Zask

Résidence d’artiste : comment une ville accueille un étranger

 

 

Zask, J. (2004). Résidences d'artistes : comment une ville accueille un étranger. Actes du
Colloque : Les résidences d'artistes en Europe : lieux privilégiés d'échanges et de création ?
pp. 45-64. Editions : ville de Rennes.

 

 


 

 

 

Résumé : A travers quelques exemples, je me propose de montrer que le système de la résidence d’artiste permet aux pratiques artistiques d’aller plus loin et plus résolument dans la voie où l’art s’engage de toute façon afin d’exister comme art. Pour cela je privilégierai deux aspects : le travail de distanciation critique et les processus d’échanges culturels. Le figure de l’étranger servira de pivot.

 

1.    Distanciation et critique

2.    La figure de l’étranger (Simmel)

3.    La résidence comme système d’étrangement

4.    Emprunts et échanges culturels

 

 

 

 

 

 

Il existe des résidences d’artiste de toutes sortes : parfois l’artiste invité est un résident de la ville qu’il habite, parfois il vient d’une autre ville ou d’une autre région, parfois il vient de l’étranger. C’est surtout sur ce dernier cas qu’on se penchera. L’idée générale de cette présentation est que le système de la résidence peut procurer aux pratiques artistiques des conditions qui lui sont favorables et lui permettent d’aller plus loin et plus résolument dans la voie où l’art s’engage de toute façon afin d’exister comme art. La position très particulière de l’étranger servira de pivot à mes remarques.

L’ensemble que je vais présenter va donc évoquer une défense du système de la résidence, en mettant l’accent sur ses aspects prometteurs, voire utopiques. Ce qui signifie aussi que je vais laisser de côté bon nombre de faits, notamment ceux qui touchent aux aspects institutionnels et administratifs des résidences, et ceux qui sont plutôt néfastes ou négatifs.

Avant de les abandonner, mentionnons-les rapidement. Il est vrai que les choses ne se passent pas toujours très bien : par exemple l’artiste invité ne répond pas à la demande de la municipalité qui l’invite, parfois il se sent mal accueilli, livré à lui-même, perdu, voire instrumentalisé. De leur côté, les hôtes sont souvent insatisfaits, l’artiste n’ayant pas conclu son séjour par la production d’une pièce ou n’ayant tissé aucun lien avec le lieu d’accueil. De fait, il existe beaucoup de témoignages concernant la disparité parfois considérable entre les attentes des divers intéressés ; il y a de nombreuses déceptions, et parfois un grand décalage entre la manière dont les finalités de la résidence sont officiellement définies, et les buts inavoués des intéressés : à savoir, du côté invitant, qu’on attend en fait des artistes un ensemble de service ou de prestations, comme dans n’importe quel autre secteur, qu’on en espère une valorisation, à commencer par celle du lieu où il arrive ou celle de leur pays d’origine, dont ils sont en quelques sorte les représentants, en contribuant à produire de la plus value artistique. Quant aux artistes, loin d’être des voyageurs dans l’âme, ils chercheraient dans bien des cas à trouver un emploi rémunéré ou un toit, même de manière provisoire, et à ajouter une ligne dans leur CV.

Voilà une liste non exhaustive de travers, mais qui n’empêchent pas qu’on puisse voir dans le système de résidence, qui existe d’ailleurs depuis au moins le 16e siècle, une ouverture prometteuse pour l’art. Pour le montrer, je privilégierai deux aspects : le travail de distanciation critique et les processus d’échanges culturels.

 

 

 

 

  1. Distanciation et critique

 

 

D’une manière générale, l’art suppose un travail de distanciation : par définition, un artiste n’est pas un médiateur neutre des réalités qui lui sont contemporaines et, il ne tente pas non plus de conformer sa pratique aux goûts de son époque. La distance qu’il prend se situe aussi bien par rapport au réel que par rapport aux goûts et opinions toutes faites. Ces deux thèses ne vont pas de soi : il y a eu des époques pendant lesquelles l’on pensait, par exemple, que les artistes sont ceux par qui s’expriment la Nature, la « chose en soi » ou le divin. De là une emphase très grande sur la question de la représentation. Telle est la thèse de la conception rationaliste de l’art au 17e siècle, dont on trouve encore de nombreuses traces à l’époque des Lumières : l’artiste est celui par lequel l’essence des choses, l’absolu, se livrent et sont rendus visibles, sensibles. Il en va de même concernant la réception de l’art : on a longtemps pensé que l’artiste doit servir de relais à la subjectivité de son époque, dont il exprime une manifestation plus claire, plus radicale. Dans une certaine mesure, c’est ce qu’on lit chez Hegel, pour qui l’art est un moment subjectif de l’Esprit.

La puissance de critique et de distanciation de l’art a toujours existé. Les thèses qui viennent d’être citées, et les œuvres qui s’en réclamaient, étaient elles-mêmes des critiques de l’ordre existant, et n’allaient pas de soi au moment où elles ont été énoncées. Par exemple, au 18e siècle, le fait de doter l’art de l’aptitude à exprimer la « réalité réelle » allait à l’encontre de l’idée que seul l’intellect est capable de vérité, tandis que la sensibilité et l’imagination sont « des maîtresses d’erreurs et de fausseté ». De même, aller vers le réel signifiait par exemple pour Diderot ou pour Hutcheson élargir le champ des sujets de l’art, rapprocher le travail artistique et la société, dépeindre la vie populaire, faire mieux coïncider leurs enjeux respectifs, par exemple en se départissant des sujets académiques telles les scènes antiques ou héroïques. Aujourd’hui, ce qui est spécifique n’est donc pas la distanciation critique, mais le fait que celle-ci soit assumée et revendiquée, et ce depuis en gros ce moment particulier de la politisation de l’art qu’on a appelé les avants gardes[1].

Mais par ailleurs, en art, on ne pourrait dire que la critique ou la distanciation soit une fin en soi. Comme l’écrivait Donald Judd, la critique ne fait pas rupture, elle ne concerne pas tant les formes anciennes, qui restent ce qu’elles sont, qu’elle ne s’applique à ce qui sera fait, aux formes présentes. Ce qui est propre à l’art est de proposer un autre rapport aux choses, une autre vision ; c’est de prendre position, au sens littéral du terme, en un lieu où l’on n’a pas l’habitude de se tenir. Par exemple, Claude Closky travaille la relation entre publics et communication médiatique, et propose de dissocier les messages publicitaires de leurs supports habituels et, se faisant, de déconstruire la machinerie médiatique. Cette remarque n’implique pas seulement la critique ; elle implique aussi qu’un artiste met en relation des éléments qui ne le sont habituellement pas et provoque des interactions inédites au plan social et culturel.

Or le travail de distanciation, qui est l’une des marques distinctives des pratiques artistiques, est fortement encouragé par le système des résidences d’artistes. Disons que la position d’étranger, dont on a dit qu’elle serait ici centrale, accroît considérablement l’aptitude à regarder les choses connues sous un autre angle que celui auquel notre position habituelle nous prépare, et qu’il dote aussi le milieu d’accueil d’une vision de soi différente.

 

 

 

 

2. La figure de l’étranger

 

Arrêtons-nous donc à la figure de l’étranger dont le sociologue allemand Georg Simmel a proposé une description[2] : cette figure combine plusieurs traits importants à considérer pour décrire les enjeux des pratiques artistiques : ce sont des traits de liberté, d’objectivité et d’élargissement du nous, sous la forme d’une communauté dont les traits et l’étendue varient. En ce qui concerne la définition des enjeux d’une résidence d’artiste, la figure de l’étranger semble plus probante que d’autres figures, comme celle du voyageur, de l’itinérant ou du nomade. En effet, un étranger est par définition un résident, tandis que les autres figures ne font que passer.

Le statut très particulier de l’étranger invite à concevoir une manière spécifique d’habiter un lieu. D’une manière générale, il existe différents modes d’habiter, qu’on peut schématiquement classer en trois groupes : 1) l’habitant traditionnel (le local), dont le rôle social, la fonction et l’identité individuelle sont définis par une appartenance territoriale ou culturelle non questionnée ; 2) le voyageur, qui promène son regard sans s’engager ou sans participer, qui voit les choses de l’extérieur et ne met pas en cause les critères habituels de ses évaluations ; 3) l’étranger enfin, dont la position consiste à combiner le même et l’autre, l’intérieur et l’extérieur, le proche et le lointain. Cette combinaison est intéressante parce qu’elle semble caractériser en général la position des individus par rapport à la création artistique, par rapport à l’histoire de l’art et aussi par rapport au social dont ils dépendent.

Mais citons Simmel : « si l’errance est la libération par rapport à tout point donné dans l’espace et s’oppose conceptuellement au fait d’être fixé en ce point, la forme sociologique de l’étranger se présente comme l’unité de ces deux caractéristiques. L’étranger n’est pas ce personnage qu’on a souvent décrit dans le passé, le voyageur qui arrive un jour et repart le lendemain, mais plutôt la personne arrivée aujourd’hui et qui restera demain, le voyageur potentiel en quelque sorte : bien qu’il n’ait pas poursuivi son chemin, il n’a pas tout à fait abandonné la liberté d’aller et de venir ».

Ce qui caractérise un étranger, c’est qu’il est à la fois intérieur et extérieur aux groupes auxquels il se joint. Sa position allie distance et proximité. Il y a « une distance à l’intérieur de la relation », « le proche est le lointain », écrit l’auteur. La forme d’interaction qui s’établit est tout à fait particulière. Un étranger prend part au groupe qui l’accueille, mais sa  participation aux activités de ce groupe est conditionnée par son regard distancié. Cette position est celle de l’objectivité : être objectif ne consiste pas à laisser les choses s’imprimer en soi sans intervenir, passivement, ni même à tenter de voir les choses avec les yeux de quiconque serait sans attache particulière. L’auteur l’appelle « l’objectivité de l’étranger » : il s’agit non d’un détachement, d’une absence de lien, mais de cette combinaison entre être proche et être à distance, être en même temps personnellement concerné et affecté par un biais généralisable, ce qui explique par exemple qu’en Italie l’on ait régulièrement fait appel à des étrangers pour exercer la fonction de juge, parce que tous les autres citoyens risquaient d’être biaisés : « L’objectivité ne se définit en aucun cas comme absence de participation, sinon nous serions toute à fait en dehors de la relation ».

Si cette position est éclairante pour l’art, c’est en raison du fait qu’un artiste assume clairement le fait qu’on ne puisse dégager les traits objectifs des réalités qu’en s’engageant personnellement à la fois dans une autocritique de ses représentations habituelles et dans une attention aigue à la diversité des choses, à ce qui est donné.

L’objectivité en question est analogue à celle que l’on rencontre dans les sciences et les observations théoriques. L’esprit n’est pas une table rase, mais il est au contraire en pleine activité, il s’exerce suivant les critères et opérations qu’il connaît et soumet ses règles au monde extérieur, à ce qui lui est donné de voir. Les traits de la situation qu’il observe et les lois suivant lesquelles il mène ses opérations se mêlent. L’objectivité est ainsi une liberté ; liberté par rapport à des préjugés, des engagements ou des loyautés personnelles, liberté de juger et d’explorer. Le regard distancié de l’étranger et l’enrichissement du groupe regardé qu’il assure forment d’ailleurs un thème largement développé par la littérature humaniste depuis le 16e siècle, par exemple par Montaigne, Voltaire, Diderot et Rousseau.

Finalement, bien qu’il ne soit pas le membre organique d’un groupe, l’étranger lui appartient et la cohésion du groupe est déterminée par le rapport particulier qu’il entretient avec cet élément. Cela revient à dire que la présence d’un étranger influe sur la manière dont le groupe perçoit ses traits distinctifs, sa cohésion ou la signification de son existence : il perçoit l’appartenance de l’étranger non sur la base de quelque particularité que ce soit (histoire commune, liens familiaux, culture ancestrale partagée) mais sur base de traits plus généraux, par exemple en fonction d’une nature humaine partagée, d’une humanité commune.

Dans l’idéal, la participation de l’étranger se double donc de l’aménagement, par le groupe qui l’accueille, d’une place qui lui est spécifique, qu’il est seul à occuper, et qui tolère, voire tire parti de sa présence. La participation d’un étranger n’est pas fondée sur le fait qu’il adhère aux valeurs et pratiques du groupe d’accueil mais au fait que le groupe en question l’autorise, par des dispositions spéciales, à développer une contribution distinctive. Tout cela bien sur dans le meilleur des cas : car dès que surgit une angoisse ou un problème, l’étranger, de coopérant objectivant qu’il était, se trouve souvent désigné comme ennemi ou danger.

 

 

 

 

3. La résidence comme système d’étrangement

 

Ce qui vient d’être dit peut être transposé à la finalité du système de résidence à l’étranger. D'abord, l’expérience même de l’art se trouve renforcée et consolidée par l’expérience d’étrangement par rapport aux conditions habituelles du faire artistique. Poser un regard neuf sur l’environnement qu’on a quitté est un acquis de l’expérience de résidence que beaucoup d’artistes mentionnent. Ils y voient un antidote à la lassitude, au risque de s’enfermer dans des habitudes et des manières de voir sclérosées (ce qui inclut d’ailleurs la sclérose qu’un long cortège de résidence peut provoquer), ils signalent l’épuisement ou la baisse d’énergie qui leur vient de fonctionner dans un milieu relativement réduit, fermé et redondant. Par exemple, après un séjour en Ecosse, Catherine Melin dit qu’il lui a été extrêmement profitable de sortir du milieu réduit où elle évoluait. Pour beaucoup, le premier bénéfice des résidences, c’est de rencontrer des artistes appartenant à d’autres milieux, venant souvent de divers coins de la planète, et d’affirmer ainsi la contingence de ce qui en général, lorsqu’on y est plongé, apparaît comme nécessaire ou inéluctable.

Par conséquent, d’un côté, l’artiste perçoit le monde où il arrive à distance ; il mobilise des comparaisons avec ce qu’il connaît déjà, il découvre d’autres modes de fonctionnement, d’autres actes de donation de sens, d’autres systèmes culturels. Et cela lui procure une latitude de création plus grande. Beaucoup d’artistes témoignent du fait que la résidence est un système qui est bon pour la création contemporaine, ce qui est leur finalité essentielle. De l’autre côté, les hôtes se confrontent aussi au regard de l’étranger, en quoi ils peuvent puiser une autre vision d’eux-mêmes, et enrichir leurs conceptions. D’un côté l’artiste est accueilli, on lui donne l’hospitalité, comme le signale l’idée de résidence et, de l’autre, il participe au renouvellement des significations du lieu, qu’il produise une pièce ou un exposition, qu’il rencontre les publics sur place ou qu’il intervienne dans une école d’art.

Tous ces éléments sont favorables à des processus d’objectivation et d’exploration des territoires visités. Par exemple, Ilana Ortar a séjourné à Luminy. Elle développe un travail sur la mémoire des lieux, des territoires ; à partir de fragments et d’interstices, elle reconstitue l’histoire masquée de certains paysages, elle récolte des « traces urbaines », et exhume le passé. Elle a mené ce travail dans le camp du Grand Arénas à Marseille : elle y a retrouvé les fusées céramiques des tuileries de Marseille dont l’architecte Pouillon s’était servi pour bâtir le camp, elle a rencontré des habitants qui se souviennent de ce camp de transit, elle a aussi souligné les divergences entre la mémoire des gens, ce qui s’est passé, (en fait le camp a surtout servi de transit à des Juifs d’Afrique du Nord) et le gommage architectural et urbain actuel. Elle a ainsi contribué à reconstruire un passé collectif auquel elle n’appartient pas et qui est pourtant empreint d’une grande objectivité. Il en va de même en ce qui concerne le plasticien allemand Hendrik Sturm, qui propose aux alentours de Marseille des marches à travers des lieux dont le sens s’est tu ou a été oublié et qu’il fait émerger à nouveau.

Ces remarques mènent à une conclusion pratique : c’est que pour tirer pleinement parti de la liberté que procure l’étrangeté, il convient, d’une part, que l’artiste en résidence ne soit pas enfermé dans un projet constitué par avance, indépendamment de la manière dont le lieu pourra l’affecter, et d’autre part, que les hôtes n’attendent pas non plus un travail ou des résultats précis. Une résidence ne consiste pas en un rapport entre une offre déterminée et une demande précise, mais en un jeu souple d’attentes laissant une place à de l’imprévisible et à la liberté des associés.

 

 

 

 

  1. Emprunts et échanges culturels

 

 

La finalité d’une résidence est de produire une situation de rencontre propice à la fois à la création artistique et à l’enrichissement du lieu d’accueil. Mais une « rencontre » ne va pas de soi. S’agit-il de s’immerger, de s’intégrer, de s’assimiler ? Quel est le rôle de chacun des partenaires ? Les phénomènes de rencontre concernent aussi bien la vie ordinaire que les conditions de la vie politique, du « vivre ensemble » (Aristote). L’art est une expérience qui permet d’approfondir leurs significations humaines et culturelles.

Dans de nombreux cas de résidence existe un critère d’immersion : l’artiste invité souhaite s’immerger dans un territoire et partager avec les habitants le mode de vie qui leur est propre. Les résidences de ce type sont de moyenne et longue durée : entre 6 mois et un an, voire plus. Pour Catherine Melin, qui a fait deux résidences, en Ecosse et à Barcelone, une résidence signifie en premier lieu le fait de vivre et d’éprouver au quotidien un nouveau terrain. Cela n’est pas toujours aisé. En effet, les artistes résidents mettent souvent en avant le caractère douloureux ou psychologiquement dangereux de leur déracinement. Ils éprouvent une perte de repère, de confiance, sont déroutés ; ils perdent l’assurance et le confort qu’apportent les habitudes. Il leur faut changer leur quotidien, abandonner l’ancien et en adopter un nouveau, par exemple apprendre une nouvelle langue, remodeler leur rapport à la demande, s’adapter à un autre système de production artistique ou à d’autres fonctionnements de reconnaissance ou de valorisation de l’art, etc.

D’une manière générale les choses ne vont pas de soi. D’habitude, lorsqu’un artiste agit sur un territoire familier, il adapte, que cela soit conscient ou pas, sa pratique artistique à des attentes présumées en matière de goût ou de reconnaissance publique. L’adéquation entre l’offre et la demande, même si elle est fragile et contingente, est à peu près assurée. Comme le remarquait déjà le philosophe empiriste Hume, il existe entre les œuvres d’art et le goût de l’époque et du lieu une nécessaire connivence, un commun minimum, qui fait qu’on ne peut ni proposer, ni même imaginer, un travail artistique qui ne correspondrait en rien aux possibilités de partage et de rencontre avec le public tel qu’il existe[3]. Cela est d’autant plus vrai qu’un artiste n’est pas « un empire dans un empire » (Spinoza), mais le membre actif, souvent participatif, d’une société, dont il partage certaines valeurs et certains goûts, à commencer par ceux qu’il continue ou par ceux qu’il critique ou rejette. Or la résidence met dans une certaine mesure un terme à cette fragile adéquation. Elle impose de redéfinir le point de contact et d’action avec le milieu où l’on se trouve. Par exemple, aussi bien Ilana Ortar et Catherine Melin signalent qu’elles ont dû se familiariser avec des critères artistiques et esthétiques, des sensibilités ou des modes d’exposition distincts de ceux auxquelles elles étaient habituées. Un artiste en résidence doit opérer une relative conversion afin de parvenir à un résultat qui soit visible et appropriable par les nouveaux publics auxquels il a affaire.

Cette posture n’est pas inédite. Elle a fait l’objet d’une thématisation et d’un repérage analytique dans le domaine des sciences sociales qualitatives. Il est ici utile de pointer l’analogie entre l’attitude requise par l’expérience de résidence et ce qu’on appelle en sciences sociales « l’enquête de terrain ». Et ce d’autant plus que « le terrain », terme en fait fortement connoté, est un mot que les artistes utilisent souvent pour parler de leur expérience à l’étranger, même s’ils n’en connaissent pas vraiment l’historique. En effet, le « terrain » est lié au développement historique de l’anthropologie culturelle. Il exprime une méthode d’enquête fondée sur l’immersion de l’observateur et sa participation à la vie des observés. Sa finalité est de mener à une connaissance de l’intérieur, à la production d’un savoir social qui corresponde à la manière dont les enquêtés perçoivent et conçoivent eux-mêmes leurs conditions de vie. Il s’impose progressivement comme le meilleur moyen de parvenir avec objectivité à explorer l’altérité, l’être autre, qu’implique toute étude sociologique ou culturaliste.

L’enquête de terrain est une méthode qui naît dans le cadre de l’anthropologie culturelle, au début du 20e siècle. Malinowski a été l’un des premier à la pratiquer et à la conceptualiser. En voici quelques aspects significatifs[4] :

-       Elle s’oppose aux méthodes quantitatives et aussi à l’idée que pour connaître une société autre, il convient d’adopter la position d’un spectateur neutre et désengagé. La conviction des apôtres des méthodes qualitatives et qu’en ce qui concerne les relations interhumaines ou les faits culturels, on ne peut pas apprendre de l’extérieur, mais seulement de l’intérieur.

-       Tout travail de terrain implique un contact prolongé avec les « indigènes », ou les locaux. Comme le remarquait Malinowski, il faut apprendre à voir les choses de leur point de vue, et pour cela partager leur quotidien, et mener la même vie qu’eux.

-       Enfin l’observateur est également un participant. Il observe ce à quoi il prend part, ce qui signifie qu’il connaît et propose des généralisations sur la base de l’observation de ses propres réactions. Bien sûr, il reste attentif à tout ce qui passe et considère que les idées qui lui viennent au cours de son travail ne sont que des pistes ou des hypothèses à vérifier, mais il sait aussi que l’extérieur ne lui apparaît qu’à travers l’expérience qu’il en fait. Par conséquent, plus l’expérience qu’il fait du monde extérieur est fine, plus sa connaissance est approfondie et subtile, plus elle est objective.

Les convictions accompagnant les enquêtes de terrain peuvent être facilement transposées aux situations de production artistique à l’étranger : l’extériorité provoque ce mouvement d’engagement personnel et de découverte de l’altérité qui fait l’élément d’une acuité à l’égard de ce qui est familier ou peu conscient dans la vie ordinaire, et qui n’en laisse pas moins d’être constitutif de sa structure générale. L’attention à ce type de structuration fondatrice du quotidien est l’élément même de la production artistique. La découvrir de sorte à la poser au principe d’une vision novatrice du réel mène à la création de situation de partage, dont on pourra parler en terme de rencontre. Tout cela explique le caractère irremplaçable des pratiques de « terrain ».

Il existe entre l’art à l’étranger et l’exploration sociale un second axe analogique ; d’une manière générale, un observateur participant ne doit pas perdre sa fonction d’observateur au profit d’une complète immersion, de même qu’un artiste doit pouvoir conserver le point de vue particulier où se combinent son extériorité et sa proximité, afin de développer un projet artistique novateur. Beaucoup d’auteurs en sciences sociales insistent en effet sur deux points : d’une part, il ne faut pas que l’enquêteur s’intègre au point de perdre cette vision d’en dehors qui caractérise l’étranger de Simmel. Le risque à éviter est celui de « virer indigène ». D’autre part, il ne peut pas non plus négliger le rôle spécifique qu’il joue au niveau même de la sélection et de l’obtention d’informations. Il doit savoir que, dans une certaine mesure sa présence et son questionnement influe sur l’environnement humain qu’il étudie. Cette influence est incluse dans le mot même de participation : participer signifie en effet prendre part, être un acteur qui apporte quelque chose en fonction des éléments qui se présentent à lui et l’affectent. Cela signifie que la situation ethnographique est une situation de partage et de rencontre : en gros, afin qu’une enquête aboutisse, il faut que le questionnement et les résultats de l’enquêteur coïncident avec les intérêts, les priorités, les enjeux de vie des enquêtés. Il faut un point de contact sérieux entre les motivations du premier et celles des seconds. Par exemple, il est fréquent, notamment en Nouvelle Calédonie ou en Afrique noire, que les enquêtés aient vu dans les récits d’enquête des ouvrages à finalité interne, comme la constitution d’une mémoire culturelle ou un document destiné à légitimer une politique de reconnaissance ou une revendication d’indépendance.

Ici se rencontrent à petite échelle ce qu’on pourrait appeler des situations d’interculturalité, situations qui semblent largement suscitées et explorées par les pratiques artistiques contemporaines. En ce qui concerne l’ethnologie, il ne s’agit ni d’imposer un modèle culturel à l’indigène comme dans le cas de l’administration coloniale, ni de se constituer en un fidèle messager d’une culture autre, en se coupant de sa propre subjectivité et de son histoire personnelle. Il s’agit au contraire de découvrir une grammaire commune à des gens différents. Qu’une découverte de ce genre soit source de tolérance, d’entente entre les peuples et de paix est assez évident, même s’il faudrait beaucoup plus de temps pour le montrer rigoureusement.

Or de nombreux artistes explorent ce lieu intermédiaire entre observer de manière neutre et « virer indigène ». Les principes des résidences y invitent largement : quelque que soit le système considéré, la plupart des textes émanant d’institutions culturelles organisatrices de résidence et les propos des artistes consultés convergent vers l’importance d’une véritable interaction entre l’artiste résidant et le territoire où il arrive. L’accent est mis sur les contacts, les échanges, les rencontres avec le public, l’expérience d’une interculturalité s’y sédimente.

 

Au total, s’il est vrai qu’artiste procède à une sorte d’acculturation, il est vrai aussi qu’il le fait en fonction de son projet, de ses engagements et de ses goûts. Joël Yvon par exemple, qui a séjourné au Japon, remarque qu’il faut à la fois se confronter à un nouveau terrain, à une autre culture, et en même temps faire quelque chose qui se situe dans la continuité du travail engagé. Une résidence ne fait pas rupture, mais en même temps elle apporte des conditions d’approfondissement des projets dans une direction différente. Une résidence est ainsi un passage, une transition entre l’ancien et le nouveau, une situation où ce qu’on met du sien est retravaillé par ce qui vient des autres.

 



[1] Sur tous ces points, je me permets de renvoyer à mon ouvrage Art et démocratie ; Peuples de l’art, PUF, 2003.

[2] G. Simmel, « Digressions sur l’étranger », 1908, repris en traduction française dans I. Joseph et Y. Grafmeyer, L’école de Chicago ; naissance de l’écologie urbaine, Paris, Aubier, 1984.

[3] D. Hume, “ La norme du Goût ”, in Essais esthétiques, t. II, Vrin, Paris 1974, ou Paris, GF-Flammarion, 2002.

[4] Bronislaw Malinowski, Les Argonautes du Pacifique occidental (1922). Traduction française: 1963. Paris : Éditions Gallimard, 1963,

Par joelle zask - Publié dans : art et politique
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Lundi 21 novembre 2011 1 21 /11 /Nov /2011 19:28

Ce texte est un extrait de Participer, Partie 1, Le bord de l'eau Editions, 2011

 

Juxtaposée à la liberté et à l’égalité dans la célèbre devise républicaine, la fraternité fait partie des idées assez peu questionnées, qui font corps avec nos conceptions morales et politiques de base. De Fénelon à Dworkin[1], il semble à première vue qu’on ait affaire à une sorte d’évidence : on trouverait dans les communautés fraternelles une garantie de paix, d’amour mutuel et de cohésion dont les communautés politiques ou professionnelles seraient incapables. Alors que les autres types d’unions seraient fluctuants, arbitraires et fragiles, peu armés contre l’individualisme forcené et la haine de l’autre, le lien fraternel serait infiniment solide, voire ce qui subsiste quand tout le reste s’est effondré. Il parviendrait à colorer les autres formes d’union de l’esprit de partage et de solidarité qui leur fait structurellement défaut. Ce que des frères se doivent les uns aux autres, c’est de l’amour, de l’assistance, du secours, et ce de manière désintéressée. À perte. Les droits et les devoirs individuels et institués, parce qu’ils se fondent sur une exigence de réciprocité, ne relèvent pas de la fraternité.

Un bref détour historique permet toutefois de remarquer que l’intégration de la fraternité dans la devise républicaine française a été longue et problématique. Mona Ozouf la dit énigmatique, le devoir d’amour suggéré étant en franche contradiction avec la liberté et l’égalité : il s’agit d’« une devise inconséquente, faite de vérités partielles en guerre les unes avec les autres ». Son histoire « est celle d’un long bricolage [2] ». Fénelon, à la fin du XVIIe siècle l’avait associée à la liberté et à l’égalité. Les révolutionnaires en général n’y songent pas, hormis quelques-uns, notamment des Cordeliers en 1791. Après la chute de la royauté, elle fait des apparitions plus marquées, par exemple : « le directoire du département de la Seine invite les propriétaires à faire peindre sur leurs façades, en caractères géants, ces mots, Unité-Indivisibilité de la République. Liberté-Egalité-Fraternité ou la mort[3]. » La solidité du couple égalité et liberté — « compagnes immortelles » selon Chinard[4] — est bien établie, mais la fraternité n’est pas dans les esprits ; du moins, pas plus que la solidarité, l’amitié, la vertu. Lorsque la « fraternité » est rapportée aux deux autres, c’est pour dégager un angle critique à l’égard de leur bien fondé : la fraternité serait la seule égalité réelle, et la liberté est entachée d’individualisme. L’épisode de la Terreur établit un lien durable entre la fraternité à la mort. Il vaudra mieux l’oublier, ce qui est le cas durant tout l’Empire. La ferme association de la fraternité avec les deux autres est donc plus tardive.

Ceux qui préparent sa résurgence provisoire suivent des mobiles variés : socialisme avec Pierre Leroux, christianisme avec Chateaubriand et Ballanche, républicanisme avec Ledru-Rollin. Michelet l’associe à la nouvelle religion du peuple. Vers 1830, on discute encore de l’ordre des trois termes. La devise réapparaît dès le deuxième jour de la révolution de février 1848, où on l’inscrit sur les drapeaux tricolores. On la salue comme l’ « éternelle devise », « la sublime devise », « la justice sociale que l’Évangile a promise à la terre ». Durant ce bref épisode, la fraternité est en même temps républicaine et chrétienne, sans tiraillement. La fraternité républicaine permet de réaliser la fraternité christique. Elle est une assurance de réconciliation de la grande famille humaine. Réalisation du projet évangélique pour les uns, promesse d’un ordre juste pour les autres, elle indique une mission sublime. La contradiction entre les trois termes disparaît pour un temps : la liberté et l’égalité sont des droits dont le devoir de fraternité prescrit les limites. La liberté peut être autre chose que la licence égoïste, et l’égalité autre chose que le nivellement de tous, si toutefois la fraternité les tempère de solidarité et d’amour. L’expression « la fraternité ou la mort » resurgit pourtant, avec « l’effroi permanent de 93 » (Hugo), si bien que la devise, qui figure dans la constitution de 1848, est effacée par les préfets sur l’ordre de Bonaparte, puis abrogée en 1851. On craint le « rouge », qui symbolise en même temps les excès révolutionnaires et la souffrance du Christ. La fraternité est liée au sang versé.

La réhabilitation de la devise est aussitôt entreprise, notamment parmi les Francs-Maçons et les amis de 1789 sans 1793, comme Quinet, Gambetta et Ferry, pour lesquels la République est le remède à la révolution. Ceux-ci se méfient encore de la fraternité, et lui préfèrent « solidarité », moins entachée d’affects et d’évangiles. Malgré tout, c’est la fraternité qui est restée, avec ses détracteurs, qui voient bien le danger sous la vertu proclamée, et ses défenseurs, parmi lesquels ceux qui n’aimaient ni la liberté, ni l’égalité : Maurras, Péguy, Pétain, pour qui la fraternité authentique devait s’exercer « à l’intérieur des groupes naturels[5] ». En 1880, la devise est gravée aux frontons des édifices publics : mairies, écoles, prisons. Elle y est encore.

L’acception littérale du mot « fraternité » comme relation existant entre des frères est généralement repoussée au profit d’un sens affectif et moral : le devoir de s’aimer. La fraternité désigne un sentiment qu’on éprouve à l’égard d’hommes qui ne sont pas des frères mais qu’on considère « comme » des frères. Toutefois, comme sentiment, elle se construit sur le déni de la fraternité empirique, dont le paradigme est la relation entre Abel et Caïn. Le frère est un meurtrier de son frère. Le second est toujours en trop. Il suscite haine, jalousie, vengeance, car on ne peut être deux à recueillir l’héritage du père. Lévinas, qui valorise la fraternité, conclut que Caïn n’est pas le frère d’Abel. Si s’aimer comme des frères suppose de voir dans l’autre un « visage » et de l’accueillir, alors la fraternité réelle, celle entre Isaac et Ésaü, entre Joseph et ses frères qui l’abandonnent au fond d’un puits et le vendent comme esclave, n’appartient pas au même registre. Lévinas, de manière assez ambiguë, nous propose de forger une idée de fraternité à partir d’une expérience sans rapport avec celle de la consanguinité. Afin d’être authentique, le sentiment fraternel devrait être entièrement indépendant de la fraternité naturelle.

« S’aimer comme des frères » ne peut alors signifier s’aimer comme des êtres égaux ; cela signifie, faisons-en l’hypothèse, s’aimer comme des êtres dont l’origine est la même. La source de l’amour entre frères est le fait qu’ils viennent de la même matrice, ou du même père, selon les cas. Lévinas en convient, la fraternité signifie « une communauté de père ».

C’est qu’en fait, la fraternité conçue comme un idéal relationnel ne concerne pas en priorité les relations entre frères, mais les relations entre les enfants et leurs parents. Nous nous aimons non parce que nous nous reconnaissons comme frères mais parce que nous nous considérons réciproquement comme les fruits d’un même géniteur, ou d’une même matrice. Nous valorisons notre origine commune, et non notre existence contemporaine. La fraternité n’implique pas les relations horizontales que nous penserions de prime abord trouver, mais au contraire les relations verticales de l’ascendance et de l’engendrement. S’aimer comme des frères, c’est avant tout aimer l’autre comme fruit du même père ou de la mère. Le régime de l’amitié est celui de la coexistence ; la fraternité renvoie à un échelonnement dans le temps, depuis l’origine.

Penser l’autre comme frère suppose au minimum de lui attribuer des parents. Socrate cite Homère : « moi aussi j’ai des proches, c’est parce que je ne suis pas né d’un rocher, mais d’êtres humains ; et par conséquent j’ai des parents[6]. » Deucalion, qui jette derrière lui des pierres dont sortent des êtres humains, n’est pas plus « père » que ses rejetons ne sont des frères. Le frère est un mode, non une substance, un effet, non une cause. C’est pourquoi il est toujours un enfant : de dieu, comme pour Bossuet qui croit en la « paternité divine[7] », de la patrie, du cosmos, du Grand Architecte de l’univers, de la nation ; « fils de » ou « fille de », comme le mentionnent les noms de famille dans de nombreuses langues. Dans la République de Platon, la Cité est « celle qui est à la fois nourrice et mère » — métaphore qui a eu la vie longue. A contrario, « métèque » ou « bâtard » sont des insultes. Dans les lois de nombreux pays européens jusqu’au XVIIIe siècle, l’enfant né hors mariage était considéré filius nullius. Il ne pouvait hériter de ses parents, porter leur nom, ou réclamer qu’ils prennent en charge son éducation. Un bâtard, surtout quand il était adultérin, ne pouvait jouir d’aucun droit, n’étant pas reconnu par les pouvoirs publics. Le sentiment de fraternité devait donc logiquement l’exclure.

Dès lors que la filiation l’emporte sur l’égalité, les défauts pratiques de la vertu de fraternité deviennent saillants et les raisons de mettre en cause qu’elle joue un rôle quelconque en politique se multiplient. L’antagonisme par rapport aux associations libres s’approfondit. En premier lieu, la fraternité ne peut s’établir que dans une même communauté. Que celle-ci soit vaste ou réduite, (horde, clan, ethnie, nation, communauté religieuse, etc.) n’a pas d’influence sur le fait que rien n’y incite ses membres à développer une conception ouverte de la communauté « humaine ». Les membres d’une communauté chrétienne ou d’une « patrie » peuvent bien développer entre eux un sentiment fraternel, rien ne les oblige à traiter « comme un frère » les fils d’un autre père, et encore moins ceux qui, comme les athées, les traîtres ou les parias, ne se reconnaissent aucun père. C’est la raison pour laquelle la fraternité n’incline pas au cosmopolitisme. Même dotée d’une signification métaphorique ou symbolique, elle conserve du lien filial ses paramètres d’exclusivité à l’égard des étrangers. On s’aime entre soi, membres d’une même famille. On préconise à juste titre, non une fraternité, mais une amitié entre les peuples. Le sentiment fraternel, rétorquera-t-on, s’est historiquement développé et étendu jusqu’à embrasser tous les hommes, ou du moins, rien n’interdit que cela se produise. Mais ses capacités d’extension n’annulent pas son énergie de rétractation, qui reste intacte, prête à s’épanouir dès lors qu’une menace, réelle ou fictive, pèse sur le groupe. L’union sociale prônée par l’idée de fraternité est cernée, comme l’a montré Carl Schmitt, par l’angoisse de l’autre constitué en ennemi potentiel.

Cet aspect mène à un second problème : historiquement, la fraternité ne prohibe pas le meurtre, mais au contraire l’encourage, voire le légitime. Non seulement elle n'évite pas l’exclusion de l’autre, mais en outre elle est d’autant plus vive qu’elle repose sur un serment de haine, sur la violence et le meurtre. On a reproché à la Révolution Française d’avoir basculé dans la Terreur à cause de l’appel à la fraternité. Celle que plébiscitent les députés révolutionnaires réunis au Jeu de Paume est une « fraternité de rébellion ». Les frères sont une bande d’assassins, soutenait Freud.

Sartre attire l’attention sur cet aspect. Comme elle favorise une fusion des engagements individuels telle que tous jouissent du droit d’agir « à travers chacun sur chacun », elle n’est pas annulée par le meurtre, mais au contraire magnifiée par lui, le parricide étant un cas particulier qui renforce la signification d’une fraternité fondée sur une communauté de père. En éliminant celui qui semble manquer à son serment de fraternité, on purifie le lien initial, on réactive l’énergie du groupe et, en outre, on témoigne à celui qu’on met à mort qu’il meurt pour la communauté. En mourant, le traître est en quelque sorte réhabilité, car non seulement sa mort est profitable au groupe fraternel, mais en outre son identité est purgée de ses éléments impurs. L’ennemi meurt « au nom de son propre serment et du droit qu’il reconnaissait sur lui aux autres[8]. » Les Jacobins de 1793 avaient assumé cette conséquence en proclamant : « la fraternité ou la mort », ce qui pouvait signifier aussi bien : être un frère pour autrui ou mourir, que meurt celui qui n’est pas un frère, voire même, que meurt mon frère que par esprit de sacrifice je « donne » à la patrie[9]. La fraternité est un critère d’union au nom duquel toute autre forme est séditieuse. L’opposition entre frères et ennemis est affirmée continûment, développant une politique du soupçon et de la haine, par exemple par la section du Marché : « Chez un peuple libre, il n’y a que des frères ou des ennemis », les ennemis étant tous les « étrangers à la révolution », à commencer par les étrangers au sens propre, ceux qui, n’appartenant pas à la mère patrie, ne sont pas en mesure d’avoir pour elle de l’affection[10].

Lues à rebours comme un discours exacerbant sous une forme ramassée les défauts qui ici et là fragilisent inconsciemment nos conceptions politiques courantes, les thèses soutenues par Carl Schmitt sont instructives. Rappelons sa célèbre définition de l’ennemi : « il se trouve simplement qu’il est l’autre, l’étranger, et il suffit, pour définir sa nature, qu’il soit (…) cet être autre, étranger et tel qu’à la limite des conflits avec lui soient possibles qui ne sauraient être résolus ni par un ensemble de normes générales établies à l’avance, ni par la sentence d’un tiers, réputé non concerné et impartial[11]. » Dans cette définition utilement imprécise, l’ennemi représente un prétexte d’union sociale dont le motif et la substance se précisent quelque peu dans les situations où les hommes, avant toute institution, toute loi, tout gouvernement, se perçoivent sous l’angle de leur identité. L’ennemi est davantage l’opposé du « frère » que de l’ami, ce que montrent les passages abordant ce dernier. L’ami est le groupe lui-même, « un ensemble d’individus groupés affrontant un ensemble de même nature dans une lutte pour le moins virtuelle, c’est-à-dire effectivement possible. » (p. 69) Cet « ensemble d’individus groupés » (c’est là tout ce que l’auteur dit de « l’ami ») existe par l’intermédiaire du repérage d’un groupe ennemi. Ses caractéristiques dérivent pour l’essentiel de ses activités d’identification de l’ennemi possible, que l’ami suppose toujours. Les « amis » sont, comme les ennemis, de nature « publique » : ce sont des individus qui en viennent à constituer un groupe par le fait qu’ils publicisent leur « mêmeté » et se faisant, se voient comme les diverses parties constitutives du groupe. Dans un groupe de ce genre, le fait que chacun y existe de manière individuelle ou non n’a aucune importance, ni en théorie, ni en pratique, pas plus que n’a d’importance la manière dont il y entre, le mode de constitution du groupe étant totalement indifférent à ce genre de préoccupation. Du point de vue de l’individu, il importe seulement que l’adhésion des membres soit inconditionnelle et qu’ils puissent supporter l’exigence « politique » d’être prêts à mourir et à tuer pour leur groupe.

Que Carl Schmitt utilise le terme « association politique » à propos de ce genre de groupe, alors que tous les éléments rendant réellement possible une association en sont absents, montre que la politique est pour l’auteur sans rapport avec des institutions de politisation, ni avec une quête de ce que veut dire ou pourrait être vivre ensemble, ni bien sûr avec la répartition des ressources d’individuation. L’ami de Carl Schmitt n’a aucune ressemblance avec l’ami de Montaigne ou d’Aristote, qui apparaît dans une relation interindividuelle où se fait ce mélange entre l’affect et l’équité qu’on appelle le sens de la justice. Si l’ami dont parle Carl Schmitt est aux antipodes de ce genre d’amitié, il est en revanche analogue au « frère » dans toutes les situations où l’on se sent en droit de proclamer : « la fraternité ou la mort ! » L’alternative « frère ou ennemi » exclut donc toute autre possibilité sociale, notamment les valeurs libérales et démocratiques de la tolérance, de l’association libre et du « droit d’être laissé tranquille ». Selon Sartre, la fraternité a trouvé dans la Terreur son expression la plus adéquate.

En outre, c’est un inconvénient sérieux de l’usage politique de la fraternité que l’entrée d’un nouveau venu dans la communauté fraternelle soit conditionnée par l’épreuve de sa pleine adhésion et de sa conversion — ce qui implique qu’il meure symboliquement à ce qu’il était et renaisse sous les traits de l’adepte. Il est assez inévitable que certaines « communautés » subordonnent l’admission des nouveaux venus à l’accomplissement de certains rites initiatiques, à l’élection ou à l’application de certaines techniques de régénération des candidats. Si les pratiques privées de ce type sont dans certaines limites tolérables, elles sont contradictoires quand elles s’appliquent à une démocratie libérale qui, si elle est en droit de subordonner l’intégration du nouveau venu à certaines règles établies publiquement et consensuelles (par exemple les règles d’accès à la citoyenneté, dont le respect peut être plus ou moins ritualisé), ne peut en revanche exiger une allégeance inconditionnelle. En effet, dans un pays libre, un citoyen non seulement a droit à une vie privée mais en outre est considéré comme un individu capable d’user de son entendement, notamment pour critiquer les règles lui semblent mauvaises. À l’inverse, l’admission d’un « frère » dans la communauté repose sur une initiation.

L’exemple de la Franc-Maçonnerie peut être cité à ce titre ; à l’issue de l’initiation au premier degré, le postulant jure ceci : « au cas où je transgresserais dans la plus petite mesure mon serment, que mon cou soit coupé, que mon cœur, mes dents et mes entrailles soient arrachés et jetés au fond des mers, que mon corps soit brûlé et mes cendres dispersées dans les airs pour qu'il ne reste rien de moi et de ma pensée parmi les hommes et les frères maçons ». La conversion du postulant, qui est menée sous le contrôle du « Parrain » et du « Second Surveillant », est une conversion à la fraternité, ce que décrète la constitution d’Anderson qui date de 1722[12] : « Vous cultiverez l’amour Fraternel qui est la base, la pierre angulaire, le ciment et la gloire de notre confrérie ». François Dem, un nouvel initié, insiste sur sa pleine adhésion, de cœur et d’esprit, aux valeurs de la Loge[13], et précise que « le fait de devenir un maillon d’une immense chaîne de Frères inconnus procède d’une tout autre démarche que le développement d’une amitié selon les hasards de ma vie. » Entrer dans « une chaîne d’union » relève d’une démarche vécue comme nécessaire et irrévocable et se solde par un serment. On choisit ses amitiés, on ne choisit pas les Frères de sa loge. La fraternité, qu’elle soit filiale ou symbolique, est « décrétée » : « la fraternité, qu’elle soit de sang ou d’initiation, est contraignante et irréversible. »

Bref, alors qu’une association rend possible une discussion sur sa finalité, une fraternité interdit toute intervention individuelle concernant les conditions de son fonctionnement et les fins qu’elle poursuit. Que ces dernières soient soustraites à la discussion est manifeste dans l’habitude qu’ont les groupes fraternels de proclamer leur fidélité irrévocable au père, le plus souvent en citant un texte fondateur intrinsèquement non amendable, et dont les codes d’interprétation sont fortement encadrés et fixés. Elle est également manifeste dans le fait que le lien fraternel n’est précisément pas discursif. Qu’il soit impossible de l’indexer sur des « raisons », d’en rendre raison, de le communiquer verbalement, c’est là un aspect que tous les partisans de la fraternité proclament. L’amour fraternel transcende toute parole, puisqu’il est la condition préalable d’une parole « authentique ».

Enfin, dans la mesure où le degré de fraternité est d’autant plus grand que celui d’individualité est réduit, les questions qui nous intéressent ici concernant l’incidence de la vie politique sur l’accomplissement de soi, ainsi que l’incidence du perfectionnement individuel sur les pratiques collectives (que l’on rencontre manifestement dans le « prendre part ») sont des aspects que l’appel à une communauté fraternelle évacue : le « frère » sacrifie son individualité (ou celle de son frère dans l’erreur) à la communauté dans laquelle il se « fond ». C’est une raison de plus pour juger, comme le fait Mona Ozouf, que l’association de la fraternité avec la liberté et l’égalité est fortement problématique, car « elle déconsidère le projet de l’autonomie individuelle. Et c’est bien cette incompatibilité qui éclate dans l’épisode jacobin[14]. » Par exemple, dans ses Institutions républicaines, Saint-Just fait l’éloge de la fusion fraternelle qui dure jusqu’au tombeau commun, et dénonce comme nuls les pactes que des individus ont conclus dans le sein de la communauté. Celle-ci précède tout acte de volonté individuelle et, en dernier ressort, en supprime la légitimité et l’utilité. L’individu affirmant ses droits et considérant son engagement personnel comme le juste commencement de son union avec d’autres, ou comme révocable si la situation l’exige, est un conspirateur.

 

 



[1] Donald Dworkin a recouru à l’idée d’une « communauté fraternelle » pour désigner, en amont des inclinations individuelles au respect des procédures de justice et au droit de chacun, une inclination à vouloir le bien ou le bonheur d’autrui. Voir Law’s Empire, London, Fontana Press, 1986, trad. L’Empire du droit, Paris, PUF, 1994.

[2] Mona Ozouf, « Liberté, égalité, fraternité », dans Les Lieux de mémoire, vol. 3, Pierre Nora (dir.), Paris, Quarto, Gallimard, p. 4356.

[3] Ibid., p. 4358.

[4] Ibid., p. 4357.

[5] Ibid., p. 4382.

[6] Cité par Catherine Chalier, La Fraternité : Un espoir en clair obscur, Buchet Chastel, 2004, p. 32.

[7] « Dieu a établi la fraternité des hommes en les faisant tous naître d'un seul qui, pour cela, est leur père commun et porte en lui-même l'image de la paternité de Dieu », Bossuet, La Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte (posthume), 1709, Livre 1e, Article 1, Proposition 3.

[8] Cité par Catherine Chalier, op. cit., p. 77.

[9] Voir Mona Ozouf, op. cit., note 26, p. 4385.

[10] Ibid., p. 4364 et note 27.

[11] Carl Schmit, La notion de politique. Théorie du partisan,  trad. M.-L. Steinhauser, coll. « Champs », Flammarion, 1992, p. 64-65

[12] Le texte de cette constitution peut être lu à l’adresse suivante : http://www.francmaconnerie.ch/Anderson.htm. Intitulé Anciennes obligations des Maçons francs et acceptés, il est considéré comme la loi fondamentale de la Franc-Maçonnerie universelle. Sa première édition date du 25 mars 1722.

[13] http://c-f821.gossin.com/LaFraternite.htm. On trouve sur la Toile un grand nombre de témoignages similaires rédigés par des postulants.

[14] Mona Ozouz, op. cit., p. 4364.

Par joelle zask - Publié dans : philosophie
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Samedi 19 novembre 2011 6 19 /11 /Nov /2011 08:23

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PARTICIPER
ESSAI SUR LES FORMES DÉMOCRATIQUES DE LA PARTICIPATION
JOËLLE ZASK
 

 

En art, en politique, à l’école, dans l’entreprise, dans la presse ou sur le web,
une même injonction est aujourd’hui adressée à chacun d’entre nous : participez
! Oui, mais à quoi, comment et dans quel but ? Que signifie, que
sous-entend, qu’engage, la participation ? Sait-on ce que participer veut dire ? Rien
n’est moins certain.
Entre philosophie, sociologie, science politique et esthétique, Joëlle Zask explore
l’idée que participer implique bien davantage qu’intervenir dans une situation dont
les règles sont préétablies. Elle met au jour les critères grâce auxquellss on peut dis--
tinguer les formes de participation superficielles, fallacieuses, manipulatrices – elles
sont légion –, de celles qui sont réellement constructives, aussi bien pour l’individu
que pour le groupe.
À partir d’exemples empruntés à toutes sortes d’activités – discuter, jouer aux
cartes, voter, apprécier une oeoeuvre d’art, organiser une randonnée, chercher à être
reconnu –, elle montre que la participation bien comprise est identique à la subtile
articulation entre prendre part, apporter une part (contribuer) et recevoir une part
(bénéficier). Bref, à l’idéal démocratique lui-même.


JOËLLE ZASK enseigne au département de philosophie de l’université de Provence.
Spécialiste de philosophie politique, elle a publié L’opinion publique et son double,
vol. 1, L’Opinion sondée, vol. 2, John Dewey, philosophe du public, L’Harmattan,
2000, et Art et démocratie; Peuples de l’art, PUF, 2003.

 

En librairie, octobre 2011
Collection Les voies du politique
dirigée par Serge Audier
& Philippe Chanial
13 x 20,5 — 330 pages
ISBN : 978-2-35687-137-4
20 €
Contacts
Tél. 05.56.20.19.21
Fax 05.56.20.76.33
contact@editionsbdl.com
www.editionsbdl.com

Par joelle zask - Publié dans : philosophie
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Vendredi 26 juin 2009 5 26 /06 /Juin /2009 08:51



Chapitre II
   Enseigner la liberté

    
    

    En principe, dans une société démocratique, il existe une forte analogie entre former un artiste et former un citoyen. Dans les deux cas, il s’agit d’éduquer, non d’instruire ; d’assurer le développement des facultés de l’élève, non de couler son esprit dans un moule socialement utile. La tâche de l’enseignement est de former une liberté, de favoriser l’individuation et la créativité personnelle, sans quoi il n’y a ni citoyen, ni artiste. Car la liberté est la part qu’une personne prend à la direction de sa vie, et une individualité est cette personne qui sait quelle part elle veut prendre et quelle part elle prend en effet. Or, la liberté peut-elle s’enseigner ? La finalité de toute institution éducative n’est-elle pas au contraire d’amener les dispositions singulières des individus à servir la cause de la collectivité ?
    Le fait que l’on conçoive volontiers les institutions éducatives comme un organe à inculquer aux jeunes les normes et les habitudes auxquelles une société doit sa stabilité et sa longévité, explique la difficulté d’inventer une école convenant à une société démocratique ; car cette école devrait assurer en même temps la liberté individuelle et l’union sociale, la réalisation de soi et le civisme. Cette difficulté est si importante qu’elle est le pivot autour duquel évoluent des alternatives récurrentes : intégrer ou assimiler ? républicaniser ou démocratiser ? instruire ou éduquer ? égaliser ou individuer ? De même, le paradoxe d’un enseignement artistique est bien connu. De nombreux artistes ont affirmé que “ l’art ne s’enseigne pas ” . Seules les techniques, donc ce qui est réputé impersonnel, s’enseignent. L’artiste est une personne unique dont les talents sont exceptionnels, un être capable de création, doué d’une vision singulière. L’école socialise, tandis que l’art vient de la marge. Pour de nombreux auteurs, tout au plus l’enseignement de l’art peut-il procurer des opportunités à ceux qui sont capables de les saisir. Mais le talent, les aptitudes, l’énergie individuelle, n’en dépendent pas.
    Je vais tâcher de montrer que le paradoxe d’une éducation individuante n’est qu’apparent, et que les raisons pour lesquelles on perçoit l’idée de former un artiste comme paradoxale sont des raisons dont l’adhésion à l’idéal démocratique devrait débarrasser. Enseigner l’art est non seulement possible, c’est aussi la manière la plus valable d’enseigner. Je défendrai l’idée que, malgré de nombreux défauts dont il serait inutile de parler ici, il existe dans l’enseignement artistique actuel quelque chose d’exemplaire, qui peut s’avérer utile pour constituer l’école d’une société plus démocratique que la nôtre.
    Tout d’abord à l’école primaire, l’enseignement des “ arts plastiques ” à l’école est assez récent, puisqu’il date des années 1970. Il remplace progressivement les “ cours de dessin ” (1952) qui eux mêmes avaient remplacé les cours d’“ explication des chefs-d’œuvre de l’art ” introduits en 1925 dans l’enseignement secondaire. Les premières unités d’enseignement et de recherche en arts plastiques sont créées en 1969 à Paris-Vincennes et à Paris-Sorbonne. Entre 72 et 75 sont créés les concours de recrutement de professeurs en arts plastiques, et à partir de 1977 apparaissent les nouveaux programmes pour le collège qui rompent avec l’enseignement artistique directif qui prévalait jusque-là. Les cours de dessin enseignaient la “ discipline ” et la justesse, l’observation de modèles souvent naturels dont la reproduction devait être la plus fidèle possible (C. Roux, p. 73). Grâce à une plus grande ouverture à l’art moderne et aux nouvelles pédagogies centrées sur le développement de la créativité de l’enfant (Célestin Freinet, Arno Stern, J.P. Guilford, Jean Piaget et Henri Wallon), l’enseignement artistique devient la pièce maîtresse de l’enseignement qu’on appelle alors “ libéral ”. Pour l’inspecteur général J.M. Colignon, l’essentiel “ est de susciter la créativité, de développer l’imagination, le sens de l’extrapolation et de mettre à la disposition des enfants un moyen supplémentaire d’expression (…) Préférer le bien pensé et le bien senti au bien fait si le bien fait doit être sans originalité et simplement conforme à un modèle donné ” (C. Roux, p. 80). Les qualités que la pratique de l’art permet de développer sont désormais considérées comme une passerelle entre la sensibilité et l’intelligence ; l’élève construit son savoir en même temps qu’il se construit lui-même. L’art est participation à l’expérience, à son déroulement comme à sa signification. Il permet aussi une ouverture sur l’environnement visuel, sur la diversité des médiums artistiques et sur la culture artistique.
    S’il peut éveiller des vocations, cet enseignement n’est certes pas destiné à ne former que des artistes. C’est une attitude qu’il cherche à encourager. M.F. Chavanne en 1994 dégage trois finalités de l’enseignement secondaire en arts plastiques : le développement de la personne à travers des expériences créatives et créatrices, une familiarisation avec les productions artistiques présentes par le développement d’une culture visuelle critique et interprétative, et enfin une initiation à la lecture des images et plus généralement, à la communication visuelle. (cité par C. Roux p. 20) C’est donc assez récemment qu’on a pensé qu’un enseignement artistique pourrait contribuer à la formation des jeunes et compléter utilement l’enseignement général. Cet enseignement signale l’aboutissement d’une véritable révolution qui, dans les autres disciplines classiques, a tout à fait avorté. L’enseignement artistique est entré en démocratie ; les autres enseignements sont restés en république.
    Il est toutefois impossible de ne pas constater un hiatus considérable entre la hauteur de vue qui caractérise la théorie de l’enseignement artistique, et le caractère plus qu’imparfait de sa mise en œuvre concrète dans le secondaire, surtout au collège. Cependant, le fait que cette imperfection ne vienne pas d’une déficience de la théorie, mais de tout le reste, dont la logique est complètement différente, est instructif . La courte histoire qui vient d’être présentée permet d’emblée de constater que l’enseignement artistique à l’école est voué à combler une lacune d’individuation. Il est destiné à apporter une forme d’expérience jugée fondamentale à la fois pour le développement de chacun et pour la compréhension du social, qu’aucune autre discipline n’assure. En privilégiant la participation des élèves à la conduite de leurs expériences plastiques et à la constitution de leur savoir, en favorisant le développement de leur personnalité par une orchestration de rencontres entre des œuvres et leur sensibilité, il est la discipline par laquelle la démocratie a tenté d’entrer à l’école. Qu’elle y soit parvenue ou pas est une autre histoire.

1. Éléments pour une genèse de la citoyenneté républicaine
    
    Cette dernière remarque suppose que l’école française n’est généralement pas “ démocratique ”. Elle est en effet “ républicaine ”, ce qui dans la tradition française signifie un mélange de patriotisme, de nationalisme et d’universalisme : la “ République ” est la nation qui se donne pour mission historique d’accomplir l’universel . Or la conception républicaine de la citoyenneté n’est pas identique à la conception démocratique. La première est consensuelle, tandis que la seconde est participative. Ces deux conceptions reposent sur deux idées de l’homme très différentes : en gros, l’homme républicain est doté de la faculté de reconnaître son intérêt supérieur et le bien de la cité, d’y prêter allégeance, de lui vouer sa loyauté. Il s’en suit l’individualisme. Quant à l’homme démocratique, il ne consent, ni d’adhère ou n’obéit, il prend part à la définition du bien commun. Il s’en suit l’idée d’individuation, historique, contextuelle, et toujours contingente.
    L’enseignement de la liberté n’est paradoxal qu’en regard de la première configuration. Il est en revanche tout à fait naturel et nécessaire en regard de la seconde. La raison pour laquelle on pense que l’artiste et le citoyen ne font pas bon ménage est donc plus claire : c’est que par “ citoyen ” on entend celui qui est doté d’un “ caractère national ” (Rousseau), tandis que l’artiste est de manière emblématique un “ citoyen de l’univers ” (Voltaire). Rousseau ne voulait pas d’un professeur de dessin pour Émile. À la révolution française, les rares cours d’enseignement artistiques qui existent sont destinés non à favoriser la création artistique, encore moins la créativité personnelle (qui diffère de la première), mais à favoriser l’union sociale et la stabilité politique. En effet, en plaçant l’art sous le contrôle du législateur, on pense proposer à tous les jeunes les mêmes modèles héroïques et édifiants, tenir le peuple et les artistes à l’écart du mauvais goût et des modes, exalter les valeurs familiales et le sentiment patriotique, illustrer le passé national dans ce qu’il a de fédérateur et de remarquable, et ainsi de suite.
    Maintenant que les grandes lignes sont esquissées, je vais expliquer rapidement, en puisant dans diverses doctrines des éléments qui aujourd’hui font système entre eux, pourquoi l’école républicaine préfère un citoyen capable d’obéir aux injonctions de la raison, à un citoyen capable de développer sa personnalité et son originalité. En gros, la doctrine républicaine pense l’individualité sous la catégorie de la “ différence ”, et cette dernière comme une inégalité. Rousseau est l’un des grands théoriciens de cette idée. L’équation “ républicaine ” est celle qui lie égalité et généralité (ou universel) : l’école pour tous prodigue un enseignement qui est le même pour tous. Ainsi tous ont les mêmes chances de réussite. Plus fondamentalement, comme l’enseignement pour tous est en même temps un enseignement valable pour tous, alors aller à l’école, c’est apprendre à se situer au niveau des choses bonnes pour tous, donc “ générales ”. Au contraire, ce qui est particulier divise. L’école est le lieu par excellence où les différences individuelles cessent d’avoir la moindre pertinence. Elles sont refoulées.
    La méfiance à l’égard de l’expression des différences individuelles à l’école, et dans l’espace public, repose principalement sur la conviction que les différences sont des inégalités — ce qu’elles sont souvent en effet. L’école primaire de la Troisième République est conçue de sorte que la société et les inégalités qui la hiérarchisent restent à la porte. Les différences de statut, de fortune, de classe ou de langue sont des “ particularismes ”. Elles divisent les gens, les rendent étrangers les uns aux autres, leur procurent tel avantage ou tel handicap, provoquent des conflits sans nombre, une compétition sans fin. Ainsi en va-t-il des croyances religieuses, de la fortune, de la classe, de la race ou de la nation, et bien sûr des langues, les langues régionales surtout, les “ patois ”. L’universel et le particulier s’opposent comme le font la nature et l’histoire.
    L’idée d’égalité repose donc sur un humanisme abstrait (dont la “ science de l’homme ” est dérivée) : sous leurs différences, ou malgré elles, les hommes sont pareils ; ils ont les mêmes facultés, les mêmes besoins, le même potentiel, les mêmes chances. Suivant les doctrines, ils parlent, raisonnent, forment des sociétés, calculent, progressent. Ces facultés communes sont “ universelles ”. Grâce à elles, les hommes ont un intérêt commun, ou “ général ” : celui de vivre sous des lois qui assurent à chacun la possibilité de développer précisément ces facultés communes sans lesquelles il ne serait pas un homme. Au nom de ces facultés, les hommes ont droit aux mêmes traitements, à des institutions qui leur accorde les mêmes chances. Ils ont aussi les mêmes obligations. Le “ civisme ” est l’adhésion individuelle aux lois qui s’accordent avec la nature humaine, ainsi qu’au système qui les édicte. C’est “ le vouloir qui se fonde sur la raison ” dont Kant a parlé. La république de l’époque moderne se caractérise donc par un continuum qui assure la coordination entre la nature humaine, des facultés communes, l’intérêt général, l’universalité de la loi et la disposition morale à s’y soumettre, ou la vertu civique.
    S’il en est ainsi, pourquoi une école ? Pourquoi ne pas laisser la nature se développer sans entrave ? Bien que, plus tard, cette possibilité ait été largement explorée par les sciences de l’éducation, elle n’a pas été retenue par les philosophes de la république : pour ceux-ci, comme pour Rousseau dans l’Émile, comme pour le Comité d’instruction publique qui a siégé sans interruption durant toute la période révolutionnaire, une bonne éducation est une régénération. L’homme s’est détourné de sa véritable nature ; il est semblable à la statue de Glaucus tellement érodée par les intempéries qu’on n’en reconnaît plus les traits. Car la vie en société provoque la naissance de nouveaux besoins et de nouveaux désirs qui engendrent à la longue une “ seconde nature ”. Les différences entre les hommes sont le produit d’une différenciation historique et contingente qui, loin d’être naturelle, est sociale et culturelle. Au contraire, l’homme “ tel qu’il sort des mains de la nature ” est un être générique qui récapitule l’espèce humaine de la même façon que l’embryon sera réputé par Joseph Le Maistre récapituler l’évolution entière des espèces.
    Le célèbre tableau qu’a fait Rousseau des “ premiers stades ” de la civilisation dans son Discours sur l’Origine de l’inégalité (1755), est bien connu : nos ancêtres, d’abord isolés dans les bois, en viennent à former des petits groupes, ils dansent et chantent, et ils se regardent. Ils comparent leurs talents, les exercent afin de plaire, et s’efforcent d’acquérir les talents qui plaisent. L’admiration est le sentiment qui retient une conduite, comme on dit de la sélection naturelle qu’elle retient une mutation avantageuse. Il faudrait un traité de psychologie sociale pour expliquer ce mécanisme qui va de la comparaison à l’imitation, en passant par l’authentification publique, que Rousseau appelle “ l’estime publique ”. C’est pourquoi toute différence est une inégalité. Pour Rousseau, l’appréciation d’autrui, le fait de “ regarder ” l’autre, la valorisation et la comparaison produisent nécessairement des différences. La production des différences étant sociale, ce qui distingue les individus est relatif à des activités de “ distinction ” (Bourdieu) selon du plus ou du moins, du mieux ou du moins bien. La qualité de nos passions est aussi l’ordre de nos hiérarchies. Comparer, écrit Rousseau, est “ le premier pas vers l’inégalité ”. On comprend alors pourquoi, dans le langage humaniste, puis rousseauiste, la nature originelle de l’homme subsiste sous sa seconde nature. Les biens et les fins que les hommes poursuivent, si variés qu’ils soient, ne sont que les mutations sociales, hiérarchisables et plus ou moins louables, d’une même nature unitaire et fondamentale. Au siècle suivant, on étendra la gamme des variations d’une même nature humaine aux données physiologiques et morphologiques de l’espèce. Il n’y a pas jusqu’à la différenciation même des sexes et des races qui ne sera tenue pour le produit de la civilisation (et non de la nature, contrairement à ce qu’on croit souvent) .
    S’il en est ainsi, pourquoi la comparaison n’entraîne-t-elle pas une prolifération de talents individuels qui ne seraient en définitive ni commensurables, ni hiérarchisables ? La réponse réside dans la mise en évidence d’un second mécanisme social lié au premier : celui de l’uniformisation des fins. Les gens se comparent sous certains rapports, ou d’après certains critères. Les critères de distinction ont une certaine stabilité. D’un point de vue ethnologique, ils représentent les archétypes d’une société. Les danseurs se comparent sous l’angle de la grâce. Dans une société de danseurs, la grâce est la qualité la plus désirable, la valeur la plus haute, le summum bonum. Elle est donc la distinction à laquelle les autres distinctions comme la rémunération, le statut social ou la gloire sont subordonnées. Si dans “ l’état de nature ” prévaut une “ égalité naturelle ”, ce n’est pas pour la raison que tous les hommes sont identiques, c’est parce ce que les variations individuelles procurant un avantage ou, à l’inverse, un handicap, ne se cumulent pas, et sont également réparties, si bien que la “ nature ” une de l’homme demeure intacte. Le cumul des avantages est un mécanisme qui explique la condamnation morale et politique des “ différences ”, puisqu’il engendre l’injustice.
    Blaise Pascal, et Michael Walzer qui, dans son livre Spheres of Justice (New York, 1983) s’en réclame, ont montré que le mécanisme de subordination des biens ou des fins les unes aux autres, de la plus accessoire à l’ultime, est la cause majeure de l’injustice. Un avantage en richesse peut être acceptable si l’avantagé  est plus doué en commerce que les autres. Mais si cet avantage lui en procure un autre par exemple en matière de citoyenneté ou d’éducation, alors la balance est déséquilibrée ; l’injustice prévaut. Seul un “ état social ” peut transformer un avantage dans un domaine (par exemple la richesse) en un avantage dans d’autres domaines (par exemple le pouvoir politique). Le caractère “ artificiel ” des fins sociales répond au caractère artificiel des talents que chacun développe afin de les atteindre.
    Ainsi, le cumul des avantages, qui est la forme principale de l’injustice dans la distribution des biens utiles à l’individuation, provient d’une combinaison entre un mécanisme de production de différences et un mécanisme d’uniformisation des critères de distinction. Car l’injustice résulte d’un système social qui produit tout à la fois une homogénéisation des fins que poursuivent les individus, et une inégalité entre les individus dans la chance d’atteindre ces fins. Même si ce système est relativement durable, il est toujours susceptible d’être dérangé. L’injustice rend la paix précaire.
    La doctrine républicaine ne perturbe pas ce schéma anthropologique et social général ; en particulier, elle ne nie pas, encore moins aujourd’hui qu’hier, que l’unification des fins et leur hiérarchie ne soient la condition fondamentale d’une union sociale durable, et de la paix. Elle ne remet pas du tout en cause l’idée que pour vivre en paix, il convient que tout le monde veuille la même chose. Seulement, elle se demande quel est l’objet dont le vouloir général serait fédérateur, comment faire que la paix, de transitoire et fragile qu’elle est dans tout état d’inégalité, devienne solide et perpétuelle. Les théories de la justice distributive, dont on assiste depuis une vingtaine d’années à la réémergence, sont destinées à répondre à cette question. On aboutit au problème suivant : quelles sont les fins les plus authentiques, celles dont la poursuite et la promotion n’engendrent pas l’inégalité, mais permettent au contraire le développement des facultés humaines les plus hautes, les plus universelles, les plus partagées, les plus génératrices d’union et de paix ? Les réponses à ces questions ont connu des variations importantes. Les penseurs des Lumières ont beaucoup insisté sur la raison humaine, les utilitaristes, sur la rationalité, tandis que Rousseau a plutôt tablé sur des sentiments moraux : “ Je sens mon cœur et je connais les hommes ”. Kant, grand admirateur de la révolution française, a combiné raison et moralité. Aujourd’hui, on plaiderait en outre en faveur de la faculté linguistique, celle de la “ communication ”.
    On peut donc imaginer autant d’états sociaux idéaux qu’il existe de manière de définir les facultés humaines décisives, celles dont le développement est réputé le facteur essentiel d’humanisation. Mais ici, il faut se cantonner dans le républicanisme qui donné à l’école le visage qu’on lui connaît : l’égalité républicaine est une égalité substantielle. Elle concerne l’essence de l’homme subsidiaire sous la série des métamorphoses sociales qui l’a affectée. Privilèges ou misère, la singularité est un accident, qui plus est porteur des stigmates de l’injustice en vigueur. Ainsi l’école (d’abord primaire, puis secondaire) se voit-elle dotée de deux fonctions capitales : (1) d’une part, elle promeut les qualités naturelles et communes des hommes. La doctrine des enseignements “ généraux et fondamentaux ” qui est la substance de l’instruction gratuite, laïque et obligatoire, provient de cette exigence : lire, écrire, compter, respecter la loi. La puissance physique, le courage, l’habileté technique, la musique, parfois déterminants ailleurs, ne le sont pas ici . L’universalisme égalitariste affecte tous les programmes scolaires, jusque dans les colonies françaises où les “ indigènes ” se trouvent souvent confrontées à un universel dans lequel ils ont du mal à se reconnaître. Celui-ci ne touche pas seulement le contenu des enseignements ; il affecte également la géographie de la salle de classe, la répartition d’unités d’enseignement identiques sur tout le territoire, la formation identique des maîtres, la centralisation des programmes et de l’administration. Dans l’école on maintient l’idée, sinon qu’il faut que tous les élèves passent par le même chemin, du moins que la diversité des chemins possibles n’est pas relative aux personnes mais à des portions d’esprit, des facultés abstraites et générales, comme le sont par exemple la faculté théorique, la faculté technique, la rationalité scientifique, la sensibilité littéraire, etc.
(2) D’autre part, l’école est également chargée d’apprendre aux élèves à développer les facultés mêmes qui leur permettront de reconnaître la différence entre les fins ultimes et les fins dérivées, entre leur bien véritable et un bonheur “ illusoire ”, entre l’authenticité et l’artifice, entre le citoyen et l’homme. Ces facultés sont la “ vertu civique ”. À travers l’instruction civique, l’école développe l’amour de la loi. Or comme la loi ne se révèle ni ne s’impose par elle-même, il est naturel d’aimer aussi ses intermédiaires conjoncturels, comme le sont la langue dans laquelle elle s’exprime, la constitution du pays qui la promeut, le caractère (ou le “ génie ”) du peuple qui la réalise, et ainsi de suite. Comme l’avait montré Ernest Renan, le républicanisme est un patriotisme envers la nation. Aujourd’hui, ceux qui se réclament du “ communautarisme ” aux Etats-Unis ou du “ Républicanisme ” en France (deux termes en fait équivalents) continuent d’insister sur la composante affective de l’union sociale : celle qui consiste à aimer (et le cas échéant, à défendre) le système qui m’assure les biens sans lesquels je ne serais pas moi-même.
    Le but de cette assez longue digression est donc atteint : puisque les différences sont des inégalités, alors seul un enseignement général, axé sur les fondamentaux, et le même pour tous, peut réparer les injustices, apporter l’égalité, élever chaque élève à la pleine stature de citoyen. Ce citoyen républicain est consensuel et plébiscitaire, ne serait-ce qu’à l’égard de sa propre nature bien comprise. Cette nature en lui qu’il a en commun avec tous les hommes, l’éducation la lui fait connaître, et il lui obéit. Ce citoyen est donc bien moins un être capable de participer à l’invention des conditions de sa propre vie, qu’un un être capable d’adhérer à la loi (voire de se la donner) et de la suivre. La liberté du citoyen républicain consiste en le respect de la loi civile qui tient en bride sa seconde nature, non en le pouvoir d’influer sur les conditions de son existence sociale, et de construire ainsi sa personnalité. Le coup de force de l’état social républicain est de faire coïncider l’unicité des fins et l’unicité de la nature humaine réputée originaire.
    Il serait tout autant hors de propos de rappeler tous les services qu’a pu rendre l’instruction publique ainsi conçue, que de décrire les situations de profonde inégalité qu’elle a produites, et son élitisme constitutif. Il suffira de rappeler que si l’école est effectivement parvenue à intégrer certaines personnes défavorisées et incultes, notamment durant toute la 3e République, son universalisme l’a rendue en même temps complice de la disqualification des groupes humains réputés sans âme (les sauvages), sans raison (les femmes), ou sans cœur (les Juifs), sans que l’universalisme proclamé en pâtisse, jusqu’à il y a à peine cinquante ans. En outre, dans les conditions pluriculturelles de régionalismes persistants, d’immigration par vagues successives et d’augmentation massive du nombre des scolarisés, le présupposé structural de l’école suivant lequel tous les élèves ont une chance égale de réussite et de développement personnel s’avère tout à fait inepte. La capacité d’apprendre et de transmettre est sans doute identique chez tous, car la survie individuelle en dépend, mais la capacité d’utiliser les savoirs transmis afin d’explorer l’expérience personnelle et d’en affiner le sens varie d’autant de manière que l’acquis avec lequel l’enfant entre à l’école. Parce qu’en réalité, les savoirs dits fondamentaux ne sont pas universels, mais de part en part culturels (à commencer par la langue), la même éducation pour tous produit des différences considérables. Souvent elle accroît celles qui existent au départ. Du fait de l’unité des fins sociales, celles-ci s’avèrent des inégalités. La situation que l’on connaît aujourd’hui, où l’école pour tous est de plus en plus “ abandonnée ” aux élèves les moins armés pour s’y intégrer, tandis que se multiplient les filières d’élites dont la connaissance demande une réelle compétence et un effort considérable, signale l’importance d’un enseignement qui serait prodigué en fonction des possibilités concrètes qu’ont les élèves de se l’approprier.
    Cette dernière remarque est destinée à insister sur le bien fondé d’une vision de l’éducation non plus républicaine, mais démocratique. Car la première, tout attachée qu’elle est à des critères et normes qui ne dépendent pas de l’expérience, ne peut parvenir à s’amender véritablement elle-même. Sauf depuis une vingtaine d’années, elle n’a d’ailleurs jamais prétendu être démocratique. Tout au contraire, l’école républicaine est résolument élitiste. En soumettant les élèves à un même traitement, en parsemant le chemin des écoliers d’embûches, en unifiant ses fins de sorte qu’il n’existe qu’une seule bonne voie, elle a toujours cherché à dégager les plus compétents, donc ceux qui parvenaient le mieux à s’adapter aux exigences du système, et à triompher de ses difficultés. Aujourd’hui, le système fonctionne davantage à couvert qu’à l’époque encore si proche où n’existaient de lycées que pour les garçons issus de milieux aisés, mais sa finalité élitiste est toujours aussi forte. Cependant, rétorquera-t-on peut-être, il n’y a pas lieu de s’en plaindre : comme l’élite est l’ensemble des gens aptes à intégrer les enseignements dont la valeur est universelle, il n’y a nulle contradiction entre le service public et sa sélection.


    2. Enseignement artistique et citoyenneté démocratique

    Le point de départ d’un enseignement démocratique est qu’aucune acquisition n’est possible sans la participation de l’élève à la constitution de son savoir. Et comme “ participer ” signifie apporter une part autant que prendre part, il est également requis que le milieu d’enseignement soit ouvert aux éléments personnels et concrets qui, parce qu’ils définissent les enseignés à leurs propres yeux, puissent être pris en considération, et utilisés comme support d’une formation. “ Démocratiser ” ne signifie donc pas mettre un même bien à la disposition d’un nombre croissant de gens. Cela signifie veiller à la distribution sociale des biens de sorte que l’individualité de chacun soit respectée et encouragée. Une société démocratique est une société dans laquelle chaque personne peut bénéficier des ressources qui progressivement la constituent comme personne, de la naissance à la mort, et même dans la mémoire de ceux qui lui survivent. Or c’est précisément cette conviction que les enseignements artistiques ont fait leur, et dont, en la pratiquant, même partiellement, ils démontrent pleinement la validité.
    Eduquer, c’est mettre à la disposition d’un jeune des moyens qu’il peut effectivement utiliser afin de se développer. Cela exige plusieurs choses : de prendre en considération la personnalité de l’élève, de trouver des supports et un rythme approprié pour introduire de nouveaux éléments, et de considérer l’élève non comme un simple destinataire passif, mais comme un co-producteur de son éducation. Il n’y a rien de nouveau dans ces lignes. Depuis quasiment un siècle, de nombreux spécialistes de l’éducation ont abandonné l’idée, venue par exemple d’Helvétius ou de Condorcet, que l’esprit des jeunes est un réceptacle, une coquille vide. Plus récemment, ils ont aussi abandonné l’idée qu’il suffit de laisser l’esprit d’un enfant se développer sans entrave afin qu’il parvienne à maturité. Tout le monde s’accorde pour penser que l’éducation est une l’expérience où se “ combinent ” progressivement des éléments apportés par le maître et ceux dont dispose l’élève. John Dewey, dont ces expressions proviennent, a poussé si loin la réflexion sur l’éducation que, dans une certaine mesure, il en a fait l’arbre dont toute sa philosophie de l’expérience et sa théorie politique ne sont que des branches.
    Parce que les enseignements en arts plastiques visent à placer les étudiants aux commandes de leur vie personnelle, et ce par la production de travaux partageables, ils ont une valeur exemplaire, dont je vais maintenant parler.
    Tout d’abord, afin d’éviter un malentendu, il n’y a rien dans l’enseignement de l’art qui se dérobe naturellement à une instruction dirigiste. Par exemple, l’enseignement du dessin au 19e siècle est dominé par l’idéal d’une rationalité technique. Cousin de la géométrie, le dessin est un art réputé susceptible de transcender la diversité des réalités sensibles. Dans son Dictionnaire de pédagogie, Eugène Guillaume, dont les textes ont fourni les principes de l’enseignement du dessin dans les écoles de garçons en 1880, écrit les choses suivantes : “ Le Dessin est Un ” ; “ Le Dessin est, avant tout, une science qui a sa méthode, dont les principes s’enchaînent rigoureusement et qui, dans ses applications variées, donne des résultats d’une incontestable certitude. ” (C. Roux, p. 186) En outre, il faut instruire et dresser l’enfant rétif. Le dessin est une technique qui discipline la main et l’œil de sorte que ceux-ci entrent en accord avec “ l’essence ” des choses représentées, qu’ils se plient à leur structure. Loin d’être subversif ou créatif, le dessin enseigne l’humilité et la docilité, la maîtrise de soi et l’effort. L’enseignement traditionnel du dessin est à la citoyenneté consensuelle ce que désormais l’enseignement des arts plastiques est grosso modo à la citoyenneté participative. Tels qu’ils sont actuellement dispensés dans les écoles supérieures des Beaux-Arts, les cours d’art plastiques constituent l’enseignement général de la citoyenneté démocratique.
    La scène se passe dans un atelier de peinture à l’école des Beaux-Arts de Luminy. Piotr Klemensiewitcz parle avec une étudiante italienne. Sa toile est punaisée au mur. Elle représente un torse de femme nue en position de croix. Le fond est fait de couches croisées noires, épaisses et luisantes, tandis de le torse est traité de manière légère, par touches qui laissent passer la lumière. La toile est en deux parties, coupée au cutter. Piotr Klemensiewitcz demande à son étudiante d’expliquer comment elle a entaillé sa toile, puis passe en revue avec elle tous ses choix, les uns après les autres, en quête de motivations ; après quoi il attire son attention sur les éléments qui ne semblent pas procéder d’un choix, plaçant l’étudiante devant l’impératif de se déterminer. L’étudiante dit qu’elle ne sait pas si sa toile est finie ou non. Elle demande plusieurs fois à son professeur ce qu’il en pense, et lui ne répond pas à cette question. Une séquence presque identique se passe cette fois aux Beaux-Arts à Paris. Bernard Piffaretti et Sylvie Fanchon discutent avec une étudiante qui présente son travail dans la Galerie gauche (la galerie qui est à gauche de l’entrée principale où les étudiants exposent leur travail quand ils le jugent abouti). Les mêmes questions sont posées : pourquoi, quelles motivations, qu’est ce qui est revendiqué, est-ce revendicable ? Les questions concernant des éléments extérieurs au travail qu’on a sous les yeux sont quasiment tous empruntées à une étape antérieure du même travail. Par exemple ; pourquoi avoir changé ceci pour cela, il existait tel moyen antérieurement, pourquoi ne pas l’avoir mobilisé cette fois-ci ? Aucune question ne porte non plus sur les intentions ultimes dont ce travail ne serait qu’une étape (par exemple, pourquoi une crucifixion ? Pourquoi le choix du médium peinture ?) On ne parle que de fins-en-vue, de dispositifs et de leur fonctionnement, de leur cohérence. Les motivations ne peuvent être exprimées que de manière rétroactive, au titre de cette revendication dont il a déjà été question. À tous les sens du terme, le motif n’est pas préalable, mais consécutif au travail de la forme.
    Tous les enseignants insistent sur l’obligation des étudiants à apprendre à faire des choix, à les assumer et à les défendre. Il refusent d’apporter des solutions ; ils ne peuvent répondre aux questions dont les réponses forment en définitive l’axe autour duquel la valeur artistique se construit. Leur enseignement est complètement personnalisé. Philippe Richard, qui enseigne à l’école des beaux-arts de Rouen, mentionne aussi l’importance d’enseigner “ à développer une expression plastique, une manière de voir et une manière de penser ; à apporter quelque chose au dialogue artistique ou au monde. ” Tout ceci est parfaitement banal pour ceux qui fréquentent une école d’art. Pour quelqu’un d’extérieur qui y vient pour la première fois, tout ceci est au contraire étonnant. D’ailleurs, comme en témoigne Philippe Richard, certains étudiants à leur arrivée sont eux-mêmes surpris du caractère personnel et individuel des relations avec leurs enseignants, de l’intensité du dialogue à l’école, de la qualité d’écoute dont ils bénéficient et de la diversité de leurs interlocuteurs : “ Chacun compte pour un ”. C’est d’ailleurs parce qu’ils peuvent s’attendre à un tel régime de communication interindividuelle que certains étudiants quant à eux renseignés cherchent à s’inscrire dans une école d’art. Philippe Richard explique que l’école “ récupère souvent des gens différents ”, et Sally Bonn, professeur de philosophie à Luminy, que l’école peut jouer un rôle pour ainsi dire thérapeutique pour des étudiants qui n’ont trouvé une place convenable nulle part. Elle mentionne d’ailleurs le fait que certains enseignants considèrent de leur devoir d’accueillir les égarés. En voulant entrer aux Beaux-arts, les étudiants ne visent pas tous à devenir des artistes . Certains recherchent avant tout un milieu d’études plus libre, où ils puissent “ respirer ”, un moyen d’apprendre qui soit en même temps formateur de leur personnalité.
    De fait, si l’enseignement artistique est démocratique à beaucoup d’égards, c’est qu’il repose sur l’expérimentation. Car l’expérimentation est l’orientation que se donne une pensée par rapport aux conséquences qu’elle a elle-même produites antérieurement. Elle ne se confond donc pas avec l’expérience.  D’habitude, “ apprendre par l’expérience ” est tenu pour le fait d’extrapoler à toute situation quelque chose qui s’est passé empiriquement dans telle situation précise : l’enfant se brûle en approchant son doigt d’une flamme et finit, croit-on, par accéder à des idées abstraites (“ chaleur ”, “ brûlure ”, “ cause ”), ainsi qu’à une formule abstraite et générale (“ le feu brûle ”). Dans ce cas, l’expérience est conçue comme passive ; sa valeur dépend uniquement du tremplin qu’elle offre pour parvenir à la généralité, à l’intellectualité. En revanche, la notion d’expérimentation fait entrer dans un pays théorique différent de celui qu’a progressivement constitué l’empirisme sensualiste. Ici, la valeur d’un élément qui a été abstrait de l’expérience n’y dépend pas du tout de sa généralité, mais du degré auquel il parvient à constituer le matériau d’une autre expérience, différente de la première, et nouvelle. Si la généralité possède une valeur, celle-ci est subordonnée à une fonction d’exploration plus fondamentale. L’individuation résulte de l’enchaînement des expériences en une série ayant du sens pour la conduite de la personne qui en est le “ sujet ”.
    L’expérimentation (en tant que facteur de l’enrichissement de l’expérience, ou de sa “ subjectivation ”), et l’individuation, sont donc deux aspects d’une même réalité naturelle. Un individu et une société ne sont pas des substances, mais diverses phases de différentiation d’un complexe de transactions par quoi les éléments des entités interagissantes se combinent ou s’excluent et, se faisant, acquièrent de nouvelles propriétés. Cette conception, dont la philosophie pragmatiste de Peirce et de Dewey a proposé la présentation la plus claire et la plus convaincante, fait de la personne humaine le produit d’une histoire d’expériences continues les unes aux autres : “ s’individuer ” ne signifie ni intérioriser peu à peu les ingrédients sociaux qui fabriqueraient une personne, comme Frankenstein fabrique sa créature, ni “ actualiser ” progressivement quelque chose qu’on aurait en soi dès la naissance. Penser la personne humaine comme le résultat d’une individuation permet d’éviter les théories unilatérales qui considèrent, comme l’ont fait la métaphysique ou la psychologie rationnelle, la conscience comme première et innée, de même qu’elle permet d’éviter les théories présentant l’homme comme le résultat d’une conformation aux conditions, ou d’un conditionnement. S’individuer consiste à se constituer progressivement en un centre d’opérations à partir duquel sont menées des expériences. Ce qui est propre à l’homme n’est pas la dotation naturelle que serait la conscience, mais le fait qu’il puisse retenir par le langage des aspects de son expérience afin de les remettre en jeu dans une direction qui n’est pas nécessairement dictée par la nécessité de la survie individuelle. Mais qu’il puisse le faire n’implique pas qu’il existe une différence ontologique entre échapper au loup et résoudre un problème de chimie.
    L’individuation est donc le résultat d’une certaine qualité de l’expérience, celle qui est propre à cette part consciente des conséquences d’une expérience qui peut ensuite être utilisée comme plate-forme pour projeter des fins, comme hypothèse pour résoudre de nouvelles difficultés, ou comme matériau pour des expériences ultérieures. La “ croissance du soi ” (Dewey) est donc identique à la série continue d’expériences qui forme la vie consciente. Ces explications très générales peuvent être précisées sur un point important pour l’art : afin qu’une expérience puisse fournir le matériau d’une expérience ultérieure, il faut qu’elle produise objectivement des conditions de continuité. Si ma route est interrompue par un obstacle, il faut que je fournisse un effort pour assurer la continuité interrompue de mes expériences, que je trouve un moyen concret de le franchir. Ce qui conclut cette expérience, n’est pas que j’imagine comment le franchir, ou que j’en aie l’intention. Mon expérience de promeneur ne peut se poursuivre que si je trouve dans la situation qui est la mienne un moyen concret de transformer les conditions qui la caractérisent, soit en agissant sur ma conduite, par exemple en contournant l’obstacle, soit en agissant sur les circonstances, par exemple en déplaçant des pierres, soit en trouvant un autre chemin. La progression d’un travail artistique témoigne de cette redéfinition consciente, volontaire et permanente des circonstances dont relève l’expérimentation en général. Au même titre l’une que l’autre, l’expérience et l’individuation ont donc toujours affaire à des éléments extérieurs qui peuvent selon les cas les nier, les favoriser ou leur résister. Par l’expérimentation, on fait en même temps l’expérience de la cohérence d’une pratique artistique et l’expérience de la cohérence de sa personnalité. Le travail du voir s’institue en une relation au travail du geste. Ainsi l’étudiant ajoute-t-il à son expérience ultérieure de nouvelles possibilités.
    Alors qu’ailleurs, elle est toujours réputée privée, la réalisation de soi par la pratique acquiert ici une importance publique, dans sa genèse comme dans son exercice. Sally Bonn regrette que le contact avec l’art ne soit pas plus précoce. Il fait défaut dès la première enfance. L’art, considéré comme un “ loisir ”, est marginalisé, et privatisé. Aujourd’hui comme il y a deux siècles, on ne fait dessiner les petits enfants que pour leur apprendre à écrire. Du coup, l’école d’art devient un lieu où récupérer ce qui n’a pas été acquis. L’enseignement théorique et général qui est dispensé dans les écoles d’art (et dont l’importance s’accroît depuis une dizaine d’années) est lui-même subordonné à la création d’une relation individuante à l’art, de même que l’est l’enseignement technique. Par exemple Sally Bonn, qui estime fondamental le rapport au passé, élabore un projet pédagogique en faisant se rencontrer l’histoire de l’art, la connaissance des codes artistiques passés, et un travail de la part des étudiants sur l’origine ou l’ancrage historique de leurs choix. Par contraste, dans la plupart des lieux d’enseignement, le facteur personnel ne compte quasiment pas. Le personnel est confondu avec l’intime, réputé privé et impartageable — source d’inégalité, donc antidémocratique. Individualité et individualisme sont confondus. Par exemple, il n’y a rien dans l’enseignement de l’écriture qui prenne en considération l’identité personnelle d’une écriture, rien qui puisse valoriser cette identité. De même, il n’existe pas un seul aspect de l’enseignement de la parole qui, dans notre école, valorise ou fasse place à l’identité personnelle de la voix. Néanmoins les voix et les écritures varient d’autant de manières qu’il y a de gens. En éducation, la considération donnée à la qualité personnelle de l’acquisition elle-même serait précisément la part de l’art : la calligraphie, le chant, la déclamation, etc. Le point auquel cette part est absence de notre système scolaire ne signifie pas seulement que l’art n’est pas considéré comme “ faisant partie de la société ”. Cela signifie plus fondamentalement que l’école est un système qui refuse l’individuation.
    La prise en compte du facteur personnel est l’ingrédient essentiel d’un projet d’enseignement qui soit véritablement démocratique, non seulement parce qu’il permet le développement d’une vision originale, mais, plus fondamentalement, parce qu’il est la condition de toute formation : seule une éducation assurant que l’élève participe personnellement au déroulement de sa propre éducation est démocratique, car elle seule garantit que les moyens individuels de maturation et de développement soient fournis à chacun, quels que soient les besoins et les inégalités de départ. Dans d’autres termes, l’enseignement de l’art est le milieu grâce auquel l’individualité d’un jeune peut se développer, de même que la démocratie devrait être le milieu défini par l’utilisation de la force commune afin de répartir de manière juste les ressources d’individuation pour chacun. L’enseignement artistique occupe une position intermédiaire entre laisser faire et conformer, entre laisser libre cours à une subjectivité et enfermer dans des règles. Ce qu’il produit n’est ni l’anarchie, ni un despotisme. C’est ce mélange très subtil entre la dette aux générations antérieures et l’individuation qu’on appelle démocratie, ce système socio-politique dotant les individus des moyens concrets de devenir des individualités.
    
    Il ne faudrait pas interpréter ce bref tableau des relations maîtres/élèves dans les termes d’une paix de bergers d’Arcadie, paisibles et satisfaits de leur sort. Il y a au contraire quelque chose d’intransigeant et une grande dureté dans l’injonction au face-à-face avec eux-mêmes que les étudiants doivent sans cesse endurer. S’ils trouvent effectivement dans l’école une attention qu’ils n’ont rencontrée nulle part ailleurs (ce qui explique qu’après y avoir passé cinq ans, ils ont parfois du mal à la quitter), ils y trouvent aussi une exigence de justice et de justesse souvent impitoyable. On ne peut pas perfectionner ses activités si on ignore le ressort personnel de son activité en jeu. Philippe Richard explique que bien qu’il n’y ait pas de sélection à la fin de la première année, un tiers environ des étudiants abandonne. Il insiste sur le fait que ceux-ci sont ramenés sans répit face à eux-mêmes, sommés qu’ils sont de dire ce qu’ils pensent eux-mêmes, et ce qui constitue leur identité : “ Il faut oser, dit-il, il faut se mettre en danger ”. La pratique artistique s’éprouve dès les années d’étude comme un “ travail sur soi ”, un terme qui revient sans cesse. Konrad Loder, qui enseigne à Reims, explique qu’il tente de pousser chaque étudiant vers un point extrême, “ vers la mise en cause et l’exploitation optimale de son projet ”. Philippe Richard insiste sur le fait que les étudiants doivent apprendre à agir en fonction de ce qui les constitue en propre, ce qui fait que leurs problèmes personnels sont d’une manière ou d’une autre rejoués par leur travail, donc présents, et sous les yeux. Et Philippe Rousseau, qui enseignait le dessin, explique qu’il tâchait de montrer à ses étudiants “ ce qui leur appartient vraiment ”, “ de les aider à aimer ce qu’est leur propre écriture ”.
    Florence Chevallier enseigne également à Rouen. Elle mobilise volontiers une approche psychanalytique pour expliquer le travail sur soi que les étudiants doivent fournir. Parmi les tâches qu’elle s’impose dans son enseignement, il y a la traque des positions et questionnements qui permettent aux étudiants d’éviter la confrontation avec eux mêmes, comme le font par exemple les questions purement techniques, toujours impersonnelles, les questions portant sur les références d’un travail, sur son thème ou son objet (sur quoi tu travailles ? quelles sont tes références ?) ; comme le fait aussi la croyance en “ l’immédiateté de la chose produite ”. Beaucoup d’étudiants croient en effet au départ que “ la simple mise en acte d’une pensée donne de l’art ”, qu’il suffit de réaliser l’idée qu’on a dans l’esprit afin de faire une œuvre. C’est pourquoi ils croient aussi que l’école va enfin leur permettre de s’exprimer librement. Liberté, authenticité et immédiateté sont mises dans le même panier. Ce que montre la pratique artistique au contraire, c’est que la suppression des entraves à liberté ne garantit en rien la liberté. La liberté est celle de l’action ; elle est coextensive à l’histoire que constitue peu à peu l’approfondissement assidu, souvent ingrat et solitaire, d’un travail. Pour Florence Chevallier, le but n’est pas de former des artistes accomplis, mais de contribuer à ce que “ les individus soient plus conscients, plus éveillés, plus maître de leur destin, qu’ils parviennent à échapper à l’emprise des dogmes communs ”. Il s’agit de “ construire sa liberté ”. Pour cela, les “ masques ” doivent tomber, non par souci d’authenticité, mais en vue d’une responsabilité et d’un partage, dont ses diptyques photographiques témoignent aussi.    Le critère de l’individuation est si incontournable qu’il constitue souvent la variable la plus qualifiante en matière d’art. Ce critère importe par exemple en ce qui concerne la réussite au concours qui détermine l’entrée dans une école supérieure des beaux arts, ainsi que lors des sélections qui s’opèrent tout au long de la scolarité. À Marseille-Luminy, environ 500 candidats se présentent chaque année. 80 sont retenus. À la fin de la première année, qui est une année de détermination, difficile, lourde et exigeante, entre 10 et 20 élèves abandonnent. Il en reste 35 en troisième année. À Rouen, un tiers des étudiants abandonne au bout de la première année, et la moitié de ceux qui restent est congédiée à la fin de la deuxième année. Il reste une petite vingtaine d’étudiants en quatrième année. Les abandons auxquels les étudiants sont contraints ou auxquels ils se décident eux-mêmes sont souvent relatifs à un questionnement relatif à l’individuation : l’élève a-t-il “ quelque chose ” ? Ce “ quelque chose ” pourra-t-il se développer ? Les critères sont toutefois nombreux. Ce “ quelque chose ” n’est pas ineffable, il est subtil et composite. Il se caractérise autant par ce qu’une personne a en elle que par sa volonté d’acquérir quelque chose de nouveau. Comme le dit Philippe Richard, “ il faut vouloir faire plus que remplir le contrat ”. Le concours d’entrée de l’école de Luminy comporte actuellement trois épreuves : une dissertation en 4h à partir de documents, une épreuve plastique fondée sur l’interprétation et l’observation d’un objet, et un entretien entre le candidat qui présente son dossier et un jury composé de trois personnes. Sally Bonn explique qu’avec la lucidité que donne l’habitude, et malgré un risque incompressible d’erreur, on sait très vite qui va marcher ; les jurys sont attentifs, dit-elle, à l’énergie intérieure des candidats, à l’ampleur de leur curiosité, à leur ouverture sur l’art, à leur capacité d’analyser des formes, également au discours qu’ils tiennent sur eux-mêmes et à leur capacité à le faire partager. Philippe Richard pense aussi qu’on peut évaluer les possibilités des étudiants grâce à des qualités personnelles, comme “ des convictions très fortes, le désir d’utiliser son projet afin d’amener le spectateur là où l’on veut ”, une forme de don de soi. Yves Michaud remarque à plusieurs reprises dans son livre que la motivation des étudiants est aussi essentielle. Les galeristes ont d’ailleurs la même exigence.
    L’ensemble de ces traits n’est pas exclusif d’une personnalité artistique. Tout enseignement pourrait valoriser les qualités conduisant à conclure un contrat entre ce qu’on fait et qui on est. Tout enseignement pourrait aussi montrer, en fonction de sa spécialité, que ce qu’on fait détermine qui on est. Que l’enseignement artistique ne puisse déroger à ces deux aspects, alors que tant qu’autres enseignements n’en dépendent en rien, est éclairant.
    En outre, ce qui constitue une personnalité artistique est un “ regard ”. Un regard et un point de vue sont deux choses différentes, comme le sont la pluralité et la diversité. Le second est une variante de la relation générale du voir qui s’établit entre un sujet et un objet présupposé réel, tandis que le premier est le réel que produit une rencontre entre un sujet et un objet. Tout “ regard ” est donc aussi bien personnel que créatif. Sally Bonn précise par exemple que la seconde épreuve du concours d’entrée n’est pas évaluée suivant le critère de la capacité technique, mais suivant “ le regard que le dessin propose ”. En matière d’art, le “ regard ” est trifonctionnel : il est lecture d’œuvres, lecture des choses extérieures, et faire lire. En effet, un regard qui ne se communiquerait pas aurait peut-être une qualité subjective, mais il ne pourrait participer à l’exploration plastique de l’expérience, il ne pourrait avoir aucun statut artistique et n’être apprécié par aucun critère esthétique. Cela aussi est pris en considération : alors que le fait d’être partagé ou pas n’ajoute rien à un “ point de vue ”, en art, la validité d’un regard dépend de sa latitude à convertir le regard d’autrui, à le rallier à sa cause, à l’entraîner sur sa pente, à l’enrichir. Le “ regard ” n’est pas seulement une force de lecture, il doit être aussi une force de conviction.
    Le regard se travaille par la pratique et par l’attention visuelle. Florence Chevallier, constatant que les étudiants en général ne voient rien, tente de développer “ leur acuité au visible ”, à “ cadrer ”, par exemple en sortant avec eux en promenade faire des photographies. La comparaison entre leurs clichés et les siens est toujours instructive. Alors qu’en général, les leurs sont assez vides, les siens montrent une forme d’engagement, un cadrage, un choix, un primat de la structure, un travail avec la lumière (pas sur la lumière), des contrastes et des reflets, une cohérence entre les prises de vue aussi, bref, un regard, cette manière éminemment personnelle d’aller vers ce qui s’avère en définitive le point le plus réel, parce que le plus ouvert à la pluralité des regards.
    Le travail continu du regard s’exerce dans le cadre d’un premier “ projet ” artistique et personnel, que les étudiants élaborent au cours de leur troisième année, qui est traité en un an. Le second est développé au cours de la cinquième année, celle du diplôme. Son objet, souvent un prétexte, est surtout un tremplin pour la progression d’une démarche et sa mise à l’épreuve. La capacité d’aboutir et de prononcer un aboutissement, est déterminante. À bien des égards, l’enseignement artistique suscite l’expérience de cette autonomie dont les philosophies de la citoyenneté ont fait un principe : produire, juger, valider, ou recommencer autrement.
    
    3. Constituants artistiques, esthétiques et éthiques de l’enseignement de l’art.
    
    Quel est alors le rôle de l’enseignant, quelles sont ses qualités ? La relation d’enseignement est une relation artistique dans laquelle s’expriment les éléments à la fois plastiques, humains et éthiques de la relation artistique en général. Les récits d’enseignement ne sont pas différents des récits de création. La logique de la transmission et celle de l’exploration des virtualités du monde dont tout art témoigne sont les mêmes. La position de l’enseignant est difficile à tenir, puisque celui-ci doit pour ainsi dire prêter sa compétence d’artiste à ses étudiants, sans faire lui-même œuvre.
    Florence Chevallier s’était fait une idée romantique de l’enseignement. Elle l’abandonne pour entrer au “ service du projet des étudiants ”. Désormais, elle définit son travail comme le fait “ d’accompagner des choses qui lui sont étrangères ”. Sally Bonn remarque que les enseignants-artistes ont un devoir et un désir de transmettre, non tel genre ou style artistique, mais la faculté même de développer une vision singulière ou, du moins, de proposer pleinement une vision. L’originalité ne consiste pas à faire advenir quelque chose de complètement nouveau, mais à développer un regard individuel sur une chose commune. L’enseignant “ accompagne ” (terme récurent) l’étudiant dans chaque étape de son projet. C’est là sa tâche principale : apprendre à un élève à élaborer un projet et le mener à son terme. Philippe Richard explique qu’accompagner signifie “ comprendre ce qui est en train de se faire, déceler l’origine du travail en identifiant son objet, appréhender ce que parfois l’étudiant n’a pas encore compris lui-même, et lui faire prendre conscience de l’intérêt (ou de l’absence d’intérêt) de son travail en cours ”. Le regard qu’il propose est spécialisé, ce qui n’exclut pas, dit-il, qu’il puisse se tromper. Le matériau par rapport auquel l’enseignant intervient est donc fourni par l’étudiant. Ce matériau est une étape de son travail.
    Un bon enseignant ne se définit donc pas par le fait qu’il apporte une solution à l’étudiant, mais par le fait qu’il lui propose des expériences lui permettant de trouver des alternatives à ses choix, de voir les choses autrement, de déceler une erreur et, éventuellement d’y remédier. Une simple demande de légitimation de sa part produit une critique suffisante pour que le lien affectif qui rattache l’étudiant à ce qu’il fait soit mis en cause. Caroline Gros compare l’accompagnement qu’assurent les enseignants à la maïeutique : leur intervention est destinée à faire “ accoucher ” le projet, à aider l’étudiant à accomplir ce que son projet recèle. Contrairement à la géographie moniste des options et des intérêts propres à la position républicaine, la géographie propre à l’enseignement artistique est composée d’autant de fins qu’il y a de démarches, de projets, de personnes en construction.
    Afin que la position qu’assume l’enseignant face à l’élève soit analogue à la position d’une œuvre face à un public, il faut que le premier possède un savoir artistique et esthétique aussi bien qu’éthique : artistique, au sens où il existe une “ compétence d’artiste ” face à la création, esthétique au sens où il convient de proposer un regard exercé à la critique, et éthique au sens où l’enseignant, si accompli qu’il soit comme artiste, s’interdit d’utiliser les matériaux de sa propre recherche dans la conduite de la recherche de ses élèves.
    Le maître qui est tenu pour le représentant d’un savoir “ universellement ” valable est un modèle. Celui qui accepte de se borner à régler le rapport entre une personne et le développement individuel de son travail est un intermédiaire doublé d’un arbitre. Il se fait un devoir de n’utiliser que les matériaux dont l’élève dispose ou qu’il cherche à acquérir, et même de l’aider à constituer sa grammaire personnelle s’il n’y parvient pas seul. Cette exigence est suffisamment rare dans notre société si friande de disciples et de clones qu’elle vaut la peine d’être notée. On en forme aussi dans les écoles d’art, bien sûr, mais sans gloire, et sans lendemain. Alors que, dans toutes sortes de domaines, notamment universitaires ou politiques, le fait d’être un disciple procure un grand avantage en termes de poste, de reconnaissance ou d’avancement, dans le domaine des beaux-arts, c’est s’enterrer vivant. Tous les artistes enseignants avec lesquels j’ai parlé insistent sur ce point : le pire serait de prendre les élèves en otage de sa propre création, de les inciter à se développer dans un sens qui assure à l’enseignant des relais de prolongement et de reconnaissance, d’en faire le public vassal et docile qui, ailleurs, a fait défaut.
    Piotr Klemensiewitcz explique que la zone où se situe son enseignement est “ une zone d’ombre ”. Par cette expression, il désigne une zone n’appartenant à personne, étant dans la mesure du possible indéterminée, aussi bien à l’égard des motivations subjectives de l’étudiant qu’à celui du monde artistique de l’enseignant. Cette zone est un lieu d’échanges et de dialogues. Rien de strictement privé ne s’y exprime ; ce qui se dit, se montre et se fait dans l’atelier est dans la relation entre enseigné et enseignant. C’est là que s’expérimente l’importance de l’objectivation. Comme je l’ai dit plus haut, l’objet du jugement esthétique n’est ni la chose en elle-même, ni ce que ressent le sujet, mais la rencontre entre l’objet et le sujet. Cette rencontre n’a rien d’automatique. Le spectateur comme l’œuvre doivent la mériter. Or cela s’enseigne.
    
    Peut-être pensera-t-on que l’art suppose une technique dont l’apprentissage repose quant à lui sur une instruction classique. Ce n’est pas le cas. Au cours des études d’art, le rapport de l’étudiant à la technique est également un élément de la construction de sa liberté. Le fait que l’habileté technique s’acquiert en même temps que se développent l’acuité visuelle, ainsi que le savoir théorique et historique qui permet l’identification des formes, est déjà présent chez Léonard de Vinci, chez Vasari, Zuccari et Alberti : l’affinement du trait (ou dessin extérieur) dépend de l’affinement de l’image mentale du tableau qui se forme dans l’esprit du peintre (son dessin intérieur). Ces deux images sont indissociables.
    J’ai déjà mentionné le fait que l’acquisition technique n’est pas une fin en soi. Il ne faudrait pas en déduire que la technique est un simple moyen, qui plus est accessoire, superficiel ou subordonné. Elle offre au contraire des ressources pour définir une démarche, et pas seulement pour la réaliser. Konrad Loder, qui enseigne l’informatique et l’infographie, admet que 90 % du travail qu’il fait avec ses étudiants concerne des problèmes techniques. Afin de commencer à les dominer, c’est un métier qu’il faut apprendre. La transmission qu’il assure des techniques requises est cependant appliquée au traitement d’un questionnement plastique : de quelle manière un plasticien peut-il gérer un ordinateur ? Comment enseigner le volume avec une matière ? Quels usages non informaticiens de l’informatique peut-on découvrir ? Comment par exemple parvenir à faire se déplacer un objet d’un écran d’ordinateur à l’autre ? Comment parvenir à faire tomber l’objet sur l’écran lorsqu’on renverse le moniteur ?
    Il n’y a jamais de réponse purement technique aux questions que pose la valeur de l’art. Cependant, même si aucun savoir-faire technique ne peut aboutir par lui-même à une œuvre d’art, il n’y a pas d’art sans compétence technique. Même une œuvre où ne se montre pas cette compétence assume le passé technique, ne serait-ce que pour le dépasser ou en nier la pertinence. La grande majorité des artistes sont passés par une école d’art et beaucoup ont commencé par dessiner et peindre, avant de trouver leur médium. Le point important, c’est que la pratique artistique est par elle-même la négation du rapport de moyen à fin qu’on situe souvent entre art et technique, (donc entre l’idée et l’outil, entre l’âme et le corps). Comme tous les autres éléments dont il a été question plus haut, la transmission d’une compétence technique peut tout à fait échapper à ce rapport de moyen, et contribuer, au même titre que tout autre enseignement, à former des personnes participantes, non des personnes consensuelles.
    Cette idée est assez ancienne. Eugène Guillaume pensait la technique du dessin comme une discipline, un apprentissage de la docilité et une vénération du passé, ou du donné. À l’encontre de cette position, le philosophie et peintre Félix Ravaisson avait plaidé pour que dans les écoles, les acquisitions techniques soient subordonnées au développement de la sensibilité des élèves envers l’équilibre et la structure des objets que le maître aurait placés sous leurs yeux. Dans son texte intitulé L’Art à l’école (1879), il avait montré comment toute formation artistique, au lieu de tronçonner le réel en constituants distincts et séparables, pouvait être prodiguée à partir d’une recherche de cohérence et d’unité : par exemple, une œuvre, une histoire, le projet d’une personne qui apprend, et non, la couleur, la figuration classique, la faculté d’imiter. Pour ce propos, il n’est pas anodin que Ravaisson se soit inspiré non du discours des Lumières et du républicanisme, mais de l’humanisme de la Renaissance, notamment de Léonard de Vinci. La réforme de Jules Ferry rejettera le projet de Ravaisson au profit d’un enseignement de l’art professionnellement utile (notamment pour l’industrie), scientifique (du fait de sa parenté avec la géométrie), et rationnel (grâce à sa généralité et à l’adhésion de bon sens qu’il suscite).
    Bernard Piffaretti, qui enseigne aux Beaux-arts à Paris, juge aussi que la maîtrise technique est une réponse à un besoin du travail ou à une phase d’un projet, pas sa condition. L’acquérir comme l’un des éléments permettant d’élaborer une démarche est plus facile et plus significatif que chercher à l’acquérir pour elle-même. Sally Bonn précise également que la maîtrise technique est l’un des critères les moins importants pour sélectionner les candidats à l’entrée des Beaux-Arts. Pour Piotr Klemensiewitcz, c’est en chemin que se perfectionne la technique, au fur et à mesure que se précisent les besoins internes au travail en cours. Commencer par la technique, c’est enfermer les possibilités de développement du travail dans un style. Il en va comme de l’écriture : la rime, la prosopopée, le dialogue, le récit, sont des techniques inséparables d’un style de discours. La position de la main droite par rapport aux cordes d’une guitare détermine un style musical particulier. Aucune technique n’est neutre, chacune a son histoire et son système de différences par rapport aux autres techniques. Chez un artiste, on ne devrait pas pouvoir trouver un style, mais seulement des relations aux styles existants. D’ailleurs, si l’on introduisait l’idée de l’historicité des techniques (ou méthodes) par exemple dans l’enseignement de la physique ou des mathématiques, les voies permettant d’acquérir une compétence dans ces domaines deviendraient tout à coup plurielles, et l’élitisme — qui suppose comme je l’ai dit une seule fin, un seul moyen, et des inégalités entre les gens pour atteindre cette fin — pourrait régresser.
    L’art et la technique ne s’opposent pas comme le personnel et l’impersonnel, le particulier et le général, l’original et le reproductible. La distinction importante est celle qu’on peut faire entre la technique en vue d’un résultat reproductible et la technique comme maîtrise d’un geste en vue d’une invention, ou comme “ vitesse ” (Alain Séchas). Dans une certaine mesure, la technique qui compte pour l’art est une innovation technique. Pour les vitraux de Conques, Pierres Soulages a passé des mois auprès de verriers afin de trouver la bonne lumière. Le verre qu’il a utilisé était nouveau. La maîtrise technique s’acquiert, non comme un moyen pour parvenir à réaliser une fin fixée d’avance, un projet personnel, une vision spirituelle, mais comme l’un des ingrédients qui participent à la conduite du travail engagé. C’est pourquoi beaucoup d’enseignants s’opposent au système toujours prédominant de l’atelier et pensent que, dans l’idéal, les étudiants devraient explorer tous les médiums et les techniques que l’école propose. Pour cette raison, Yves Michaud, lorsqu’il était le directeur des Beaux-Arts de Paris, avait fortement plaidé pour l’assouplissement du système de l’atelier. Jean-Marc Bustamante qui enseigne à l’école des Beaux-arts de Paris, conseille aussi à ses étudiants d’explorer tous les ateliers, et de lutter contre la tendance qu’ils ont de se spécialiser afin acquérir très vite une visibilité, et à se vouer à la technique apparemment la plus prometteuse, comme semble l’être aujourd’hui le projet multimédia.
    Les modernes avaient affirmé qu’on pouvait transposer la plastique et le travail des formes d’un médium à l’autre, (peinture, sculpture, poésie, musique), que la forme pouvait être appréhendée pour elle-même, au titre d’un langage ou d’un vocabulaire, en vertu de sa logique, et indépendamment du processus de production matériel qui permettait de la rendre visible. Le lien entre les techniques et les normes esthétiques a continué de s’assouplir au point que désormais, une démarche artistique ne peut plus se concevoir sans l’acquisition d’une autonomie dans le choix d’une maîtrise technique et d’une pratique artistique. Cette tendance est parfois relayée par l’organisation des enseignements elle-même. Par exemple, l’école des Beaux-Arts de Rouen a complètement supprimé la division des enseignements en disciplines (graphisme, peinture, design, photo, etc.) et n’est plus composée que d’un seul département où interviennent diverses équipes pédagogiques. À Luminy, les enseignants forment des équipes de trois personnes dont chacune conduit un atelier pluridisciplinaire. Il est en outre fréquent que les artistes enseignent autre chose que la technique qui leur est la plus proche : le peintre Carlos Kusnir a créé à l’école d’Avignon un groupe qu’il appelle “ les petits cercles de voyageurs ” où l’on lit et commente des textes d’artistes, le sculpteur Konrad Loder enseigne l’infographie et l’informatique, le peintre Didier Mencoboni s’occupe d’un groupe d’étudiants spécialisés en vidéo, le peintre Philippe Rousseau enseigne l’histoire de l’art, et ainsi de suite.
    De contraignante ou impensée qu’elle était dans le passé, la technique fait désormais pleinement partie du domaine de juridiction propre au libre-arbitre, et à l’expérimentation. Ailleurs, sans doute pourrait-on montrer combien il serait fructueux et “ démocratisant ” d’envisager la technique, non sous l’angle de la domination, mais sous l’angle d’une activité innovante. Aujourd’hui, la présence sociale des nouvelles technologies y invite fortement. Le rapport entre l’art et la technique ouvre la voie vers une désélection des options que l’époque hiérarchise.
        
    En conclusion, qu’une situation d’enseignement puisse être analogue à cette situation de validation publique à l’occasion de laquelle s’instruisent l’une par l’autre et s’ajustent l’une à l’autre la temporalité d’une personne et la temporalité d’une société, c’est ce dont témoigne l’enseignement artistique. Alors qu’un régime consensuel prétend incarner toute trajectoire d’individuation, un régime participatif les pluralise. Alors que le premier impose un choix, le second fait transformer le choix qui s’impose en un choix personnel qu’on impose.
    L’enseignement artistique forme autant à l’art qu’à l’appréciation esthétique. Il prépare aussi bien à tout ce que met en jeu le fait d’élaborer un projet et de l’accomplir, qu’à la transformation d’un simple point de vue en un regard, d’une opinion privée indiscutée en une opinion publique qu’on met à l’épreuve ou qu’on teste, d’une idée collective en une idée commune. C’est pourquoi l’individuation par la participation expérimentale que favorise l’enseignement artistique est en définitive productrice d’inter-objectivité . Dans une école démocratique, l’enseignant montre à ses étudiants comment produire des travaux de sorte qu’il y ait dans la direction qu’ils donnent à leur travail une place pour autrui, comment élaborer un regard sur leur travail qui puisse se tenir en compagnie du regard de l’enseignant et, plus généralement, de l’appréciation d’autrui. Ce faisant, il n’initie pas à la “ gestion des conditions de réception ”, comme le feraient des spécialistes en marketing. Il initie au souci de la transmission. Seul un résultat partageable est validable.


Par joelle zask - Publié dans : art et politique
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Lundi 15 juin 2009 1 15 /06 /Juin /2009 12:31

 

Henri Meschonnic
POUR EN FINIR AVEC LE MOT SHOAH
Paru dans Le Monde, 20-21 février 2005


      Jacques Sebag a rassemblé (Le Monde du 27 janvier 2005, p.13) presque toutes les raisons de rejeter le terme « Holocauste » pour désigner l’extermination des Juifs par le nazisme et par Vichy : puisque le mot désigne un sacrifice offert à Dieu, où, au lieu de manger la bête sacrifiée, on la brûle en entier, c'est-à-dire qu’on l’offre en entier à la divinité. D’où le scandale d’user de cette appellation pour dire une extermination  voulue par une idéologie sans rapport avec le divin. Appellation qui constitue un « contresens majeur », comme disait Jacques Sebag, mais nullement une « flagrante maladresse de langage". C’est bien plus grave. D’autant que le mot s’est installé, comme il le rappelle, aux Etats-Unis, conforté par la diffusion du film américain du même nom.
     Pour condamner « Holocauste », il faut ajouter que non seulement le terme implique une théologie qui justifie le meurtre de masse en le présentant comme une dévotion et un sacrifice en paiement des péchés, ce qui en fait une punition divine – sacrilège maximal au nom du religieux, mais c’est aussi, parce que c’est un terme grec, qui vient de la traduction des Septante, texte de base du christianisme, une christianisation , une archéologisation.
     Le consensus s’est déplacé, en français, sur le mot « shoah », lui aussi porté par un film à succès, celui de Claude Lanzmann. Mais autant Jacques Sebag rassemble avec énergie l’argumentation « pour en finir avec le mot Holocauste », autant il semble, comme tout le monde, accepter le mot « Shoah » et même le justifier : « Shoah dit la judéité de la victime et souligne, à juste titre, sa spécificité religieuse et culturelle".
    Or, là aussi il y a de l’intolérable, et il faut le faire entendre, d’autant plus qu’on ne l’entend pas. Car le réquisitoire anti-holocauste s’accompagnait d’une légitimation, qui empêche de voir le problème : « Shoah, donc, dont la signification en hébreu est ‘destruction’, ‘anéantissement’ ; et génocide pour ‘extermination de tout un groupe humain’ », « Shoah, dont la connotation religieuse désigne également un ‘déluge’, un ‘cataclysme’, renvoie aussi à l’idée de ‘catastrophe naturelle’. Etymologie biblique dont la modernité du terme se serait bien passée, introduisant du providentiel… ».
Les références mêmes à l’hébreu, avec l’apparence du savoir, inversent toute la réalité historique du mot, et aggravent un contresens généralisé qui ne semble gêner personne. Ce qui accroît le scandale.
Car le mot « shoah » n’a pas du tout, en hébreu, de « connotation religieuse », et il ne désigne pas « également » un cataclysme et il ne renvoie pas « aussi à l’idée de ‘catastrophe naturelle’ ». Le mot n’a rien à voir avec du massacre, il n’introduit pas non plus du « providentiel ».
    Le scandale, que la médiatisation du mot rend inaudible, est que c’est un mot qui, dans la Bible où il se rencontre treize fois, désigne une tempête, un orage et les ravages (deux fois dans Job) laissés par la tempête dévastatrice. Un phénomène naturel, simplement.
    Il y a d’autres mots, dans la Bible, pour désigner une catastrophe causée par les hommes. Le scandale est d’abord d’employer un mot qui désigne un phénomène de la nature pour dire une barbarie toute humaine.
    L’hébreu dit, par exemple, hurban. C’est le mot qu’emploie Manès Sperber dans Etre Juif (Odile Jacob, 1994). Je ne connais que trois auteurs qui emploient ce terme : Manès Sperber, Canetti, et Daniel Lindenberg, dans Figures d’Israël (Hachette, 1997), qui note que Hurb(a)n, en hébreu, égale « destruction, ruine (forme yiddish : hurbn) ». Terme qui serait « peut-être plus approprié, pour désigner le génocide nazi des juifs, entre 1941 et 1945 ».
    Le consensus s’est collé sur le mot shoah. Ecrit à l’anglaise. Et ce mot est une pollution de l’esprit. Pour plusieurs raisons, qui tiennent à ses effets pervers.
Il n’y a pas à céder, un peu vite et lâchement, à l’argument qui mettrait le rappel du sens biblique de ce mot au compte d’un souci déplacé pour une archéologie du langage. Il est vrai que l’histoire ne cesse de montrer que des mots prennent des sens nouveaux, perdent des sens anciens.
    Mais il n’est pas anodin d’avoir pris, pour nommer une horreur toute ciblée, un mot d’hébreu biblique.
    Il y a là d’abord une insensibilité au langage qui juge ceux qui l’acceptent et s’y associent sans même le savoir, sans chercher à le savoir.
    Ici intervient un autre aspect du scandale de ce mot, c’est qu’il est présenté comme le « nom définitif » de l’innommable. Tout se passe comme si Claude Lanzmann, l’auteur du film Shoah, identifiait son film à la nomination de l’innommable même, ayant choisi ce nom hébreu, de son propre aveu, parce qu’il ne connaît pas l’hébreu (Libération, 24 janvier 2005, p.28) : « J’ai choisi ce nom parce que je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire ». Où se mêlent l’idée de « destruction » et « aussi bien une catastrophe naturelle ». D’où est privilégié l’« opaque », renforçant ainsi l’identification entre l’innommable au sens d’une horreur que le langage ne peut pas dire, et l’effet de nom « éponyme », « acte radical de nomination », qu’il s’approprie : « L’auteur de la Shoah, c’est Hitler. Lanzmann, c’est l’auteur de Shoah ».
   Il ne s’agit pas du film lui-même, sinon que son succès a amplifié l’installation du terme « éponyme ». Aggravant un problème qu’il ne voit même pas.
   Les nazis avaient des raisons qui étaient propres à leur tactique pour recourir à une terminologie de masquage, qui était en même temps explicite : « solution finale », « évacuation » (pour déportation). Il n’y avait là rien d’innommable ou d’indicible. Tout était parfaitement nommé.
    Les états d’âme concernant la désignation sont apparus en 1944-1945, en même temps que le tabou qui rendait inaudibles les récits des témoins et survivants.
    L’invention du terme « génocide » est assez vite devenue matière à problème, celui d’une spécificité-unicité. Revendiquée par les uns, refusée par les autres, étant donnée la multiplication des massacres de masse : génocide arménien, cambodgien, rwandais… ce que récemment l’apparition du terme « judéocide" tend peut-être à conjurer.
    Car il y a bien, chaque fois, une spécificité, une unicité. La juive tient à tout un héritage d’enseignement non du « mépris », comme disait Jules Isaac, mais de la haine. Un héritage théologico-politique qui s’est biologisé, radicalisé, selon une rhétorique remarquable d’inversion : la haine contre ce que Hegel appelait la religion de la haine opposée à la religion de l’amour – le christianisme. Même rhétorique de l’inversion et je la mentionne parce qu’elle est essentielle, dans l’utilisation des Protocoles des Sages de Sion : une réelle volonté de destruction de ceux à qui on impute cette volonté de destruction. C’est la continuité de l’antijudaïsme chrétien à l’antisémitisme du XIXe siècle, qui aboutit à une radicalisation d’hygiène populiste avec Hitler et Vichy. Parfaitement nommée « solution finale ».
   Au passage, puisqu’on en est aux commémorations, je propose qu’on organise un centenaire des Protocoles des Sages de Sion : 1905. Ce serait une occasion unique à saisir pour montrer à tous la bête immonde, et son utilisation par une autre rhétorique d’inversion, tout actuelle, la même et pas la même. Sans oublier que ce sont les arabes chrétiens qui, vers 1920, ont traduit en arabe cette Bible du tuez-le-juif.
    Là-dessus, deux problèmes. L’un est que le choix d’un mot hébreu pour désigner la « solution finale » de siècles de haine fait dire dans la langue emblématique des victimes un acte entièrement imputable aux hygiénistes de la race. Ce n’était pas la langue de ceux qu’on a massacrés. L’hébreu leur était une langue liturgique. Sans parler des enfants, dont beaucoup ne parlaient pas encore, mais Drieu La Rochelle avait dit de ne pas oublier « les petits ». Nommer cet acte en allemand, Endlösung, serait aussi faire offense à ceux qui ont les premiers rempli les camps, et la langue allemande n’y est pour rien.
    L’autre problème, dans ce mot empoisonné, c’est une victimisation tout aussi totalitaire que le massacre: ce qu’Ami Bouganim appelle le « traumatisme de la shoa », dans Le juif égaré (Desclée de Brouwer, 1990). On retrouve l’interdit énoncé par Adorno en 1949, qu’il serait barbare et impossible d’écrire des poèmes après Auschwitz.
    Ainsi shoah condense un « culte du souvenir » qui s’est mis à dévorer ce qui reste de vivant chez les survivants. Le procès apparemment fait à un mot porte sur tout ce qui porte ce mot, comme dit Yeshayahu Leibowitz : « La grande erreur d’aujourd'hui consiste à faire de la Shoah la question centrale à propos de tout ce qui concerne le peuple juif », et la Shoah est devenue ainsi pour certains « le substitut du judaïsme» (dans Israël et judaïsme, Desclée de Brouwer, 1996).
    Le mot ramasse ce qu’on a appelé « la question juive ». Qui est tout sauf juive. Une fois de plus, comme écrivait Hegel, les Juifs n’ont pas d’histoire, n’ayant que celle de leur martyre.
    Alors, pour lutter contre les rhétoriques d’inversion et de dénégation liées à la victimisation, qu’énonçait déjà Rudolf Hoess, le chef du camp d’Auschwitz, dans ses mémoires, quand il disait que de cette extermination (inachevée) ce seraient encore les Juifs qui en tireraient le plus de profit, et comme tout ce qui touche au langage touche à l’éthique d’une société, donc à sa politique, je proposerais, pour qu’au moins une fois on l’entende, qu’on laisse le mot « shoah » aux poubelles de l’histoire.
   Raul Hilberg ne s’en embarrassait pas, dans son livre La destruction des juifs d’Europe. Et lui ne voulait pas du terme d’« extermination ». Il y a eu, et il y a encore, une purulence humaine qui a voulu et qui veut la mort des Juifs. Il n’y a pas besoin d’un mot hébreu pour le dire. On peut le dire dans toutes les langues avec des mots qui disent ce qu’ils veulent dire, et dont chacun connaît le sens.
   Le mot « shoah », avec sa majuscule qui l’essentialise, contient et maintient l’accomplissement du théologico-politique, la solution finale du « peuple déicide » pour être le vrai peuple élu. Il serait plus sain pour le langage que ce mot ne soit plus un jour que le titre d’un film.

HENRI MESCHONNIC, poète, essayiste, traducteur de la Bible, professeur émérite à l’Université Paris-8.
Par joelle zask
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