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18 mai 2014 7 18 /05 /mai /2014 16:50

 

 

 

 

Joëlle Zask

 

Dewey, Marx, et le marxisme

 

Extrait de L'opinion publique et son double, Livre II : John Dewey, philosophe du public. Paris, l’Harmattan, Collection « La philosophie en commun », 2000.

 

 

Les relations de Dewey avec le marxisme sont pleines de nuances. Dewey a une perception plurielle de phénomènes distincts — la société soviétique, les textes de Marx, le « marxisme orthodoxe », le trotskisme, le communisme américain, le stalinisme, etc. — qui ont été plus ou moins agglomérés par la suite, et qui l'étaient déjà en grande partie à l'époque, soit par les communistes américains, soit par leurs critiques.

Avant de présenter les divers axes de critique du marxisme, il vaut la peine de retracer rapidement les diverses scènes politiques où Dewey se trouve engagé. Les positions de Dewey à tous ces faits distincts qui s'échelonnent entre 1928 et 1940 témoignent à la fois d'un souci de la spécificité historique de chaque situation, d'une lucidité remarquable et d'une grande cohérence éthique ; par contraste, les réactions d'une partie de son public et de nombreux intellectuels sont monolithiques et bornées.

Par exemple, Dewey n'avait rapporté que des impressions favorables de son voyage en URSS en 1928. Le stalinisme lui impose de focaliser son attention non plus sur la société soviétique, mais sur la politique du Parti. Enfin, les purges staliniennes le mènent à devenir un des porte-parole des anti-staliniens américains, alors qu'il est âgé de plus de soixante-dix ans (ce qui lui vaudra l'accusation d'être pro-fasciste par communistes américains), si bien que toute une génération l'associe désormais à la lutte contre « l'infiltration du communisme » aux États-Unis.

La position de Dewey doit être beaucoup plus nuancée. Par exemple, c'est à cette période qu'il milite en faveur de l'organisation d'un procès légal public de Léon Trotsky. Il devient président du Comité pour la défense de Léon Trotsky en 1933. Ce Comité publiera en décembre 1937 un rapport établissant son innocence. Bien qu'il ait été menacé, Dewey partira pour Mexico en avril 1939 afin d'y écouter le témoignage de Trotsky. Moscou l'accusera de meurtre et de trahison, tandis que les intellectuels américains favorables à Moscou accuseront son œuvre d'être une philosophie de la guerre et du fascisme. On peut lire par exemple dans le Daily Worker du 3 avril 1937 que « Dewey est le porte-parole de la réaction moderne impérialiste et l'idéologue de l'impérialisme américain ».

Cet épisode vaudra à Dewey d'être singulièrement malmené dans l'article que La grande Encyclopédie Soviétique lui consacre (2e éd., 1952, vol XV, pp. 343-344). En voici un échantillon : « John Dewey, un sociologue et philosophe bourgeois réactionnaire, un idéaliste subjectif […] Afin de servir idéologiquement les intérêts de l'impérialisme agressif américain, Dewey a inventé une variation du pragmatisme appelé instrumentalisme […] Chaque conception ou chaque notion fantaisiste qui profite et plaît aux Américains peut être proclamée “scientifique” et “vraie” à l'aide de sa “philosophie” […] En éducation, Dewey est un partisan de ces méthodes d'instruction qui contribuent à relever l'énergie et l'entreprise des défenseurs du capitalisme, défenseurs qui vouent un culte au capital et haïssent le communisme. La philosophie de Dewey est une philosophie de la guerre et du fascisme […] Dewey est un ennemi violent de l'URSS, pays de la Démocratie du Peuple et de la théorie marxiste-léniniste révolutionnaire. » Ce jugement a été répété par les communistes européens et américains à de multiples reprises.

Même les libéraux américains accusent alors Dewey de mettre en péril la paix du monde démocratique antifasciste en attirant sur lui les foudres de Moscou, ce qui oblige Dewey à quitter le New Republic.

Dewey persiste néanmoins dans la vie publique, et c'est cette fois le journal The Nation qui publie durant l'année 1939 une nouvelle série d'articles destinés à montrer l'étroite connexion entre le fascisme et le communisme (Manifesto), la convergence complète de leur idéologie, l'identité de leurs méthodes et de leur politique étrangère. Il est vrai que Dewey ne développe guère en termes politiques le fonctionnement interne au régime totalitaire et sa nouveauté, comme le feront les intellectuels américains réunis sous les hospices de l'American Philosophical Association en 1940, au cours d'un colloque intitulé « Symposium on the Totalitarian State », et comme le fera surtout Hannah Arendt, en 1946. Mais il faut voir en Dewey l'un des premiers intellectuels à avoir dénoncé publiquement, qui plus est également en tant que journaliste — ce qui l'exposait à des représailles dont il ne faut pas minimiser le danger — l'identité de méthode entre le régime de Hitler et celui de Staline. En outre, alors que de nombreux radicaux américains succombent à l'illusion que la lutte antifasciste passe par la défense du communisme, Dewey établit d'emblée que les pratiques communistes et la liberté sont antithétiques. C'est d'ailleurs sur la base de leur incompatibilité que Dewey raffinera sur le plan théorique le fait que la démocratie comme fin ne peut être atteinte que par des moyens démocratiques[1].

Lorsque Dewey dénonce la convergence entre les régimes soviétique et allemand, un groupe de quatre cents personnes indignées se réunit alors pour contester la légitimité de ce rapprochement, qu'ils jugent relever de la propagande fasciste. The Nation publiera leur lettre de protestation le 16 août 1939 soit, ironiquement, deux jours avant la signature du pacte germano-soviétique de non-agression. On pourrait penser retrouver un Dewey triomphant. En réalité, les affinités entre les deux États totalitaires ne sont pas plus tôt démontrées que Dewey commence immédiatement à s'inquiéter des retombées anticommunistes dans le monde, surtout aux États-Unis. C'est dans ce sens qu'il écrit le 26 août 1939 une lettre à Sydney Hook où il expose que l'anticommunisme qui est à craindre remettrait en cause la principe de la liberté d'enquête et attaquerait ainsi le fondement de la démocratie. Il publiera de nombreux articles sur ce thème. Ils sont dictés par la crainte de l'hystérie et seront lus par beaucoup comme une incitation à la conciliation avec le régime soviétique.

Après l'invasion de l'URSS par Hitler en juin 1941, l'anticommunisme de Dewey se durcit peu à peu et sa lucidité, il le déplore lui-même, se détériore (il a alors 82 ans) : « Une époque s'est achevée, je crois, mais ce qui commence est trop pour moi[2]. »

 

Comme nous l'avons signalé plus haut, la première expérience concrète de Dewey avec le « marxisme » est un voyage qu'il fait en Union Soviétique en 1928 avec un groupe d'éducateurs. Il en ramène des impressions enthousiastes qu'il transmet sous forme d'articles au New Republic. Ces rapports, qui semblent contenir « 99% de Dewey et 1% de Russie[3] », témoignent d'une immense sympathie pour la République des Soviets, pour les coopératives, le contrôle et la gestion de la production industrielle par les ouvriers, l'abolition de la propriété, l'art prolétaire et les expérimentations soviétiques dans le domaine de l'éducation, tout en exprimant l'espoir que ces innovations sociales seront accompagnées de la réalisation des « idéaux démocratiques familiers », c'est-à-dire que le stade du socialisme réputé transitoire par la doctrine marxiste s'avérera définitif.

Comme le remarque Westbrook et comme il le reconnaît lui-même après avoir mesuré les effets de la « révolution par le haut » opérée par Staline, Dewey présente un tableau idyllique des « expérimentations sociales » soviétiques en fonction de son concept si central de « démocratie expérimentale » sans guère prêter attention à la politique soviétique proprement dite. Le soviétisme lui apparaît prioritairement comme un phénomène social et culturel par lequel les individus sont à nouveaux la source du changement social et se voient restituer une latitude d'action créatrice et communautaire, « une immense révolution humaine qui a apporté […] une explosion de vitalité, de courage, de confiance dans la vie », par rapport à laquelle la révolution économique et industrielle semble sinon accessoire, du moins dérivée[4].

Cependant, Dewey formule déjà une critique sans concession de l'idéologie marxiste. Le parti communiste américain est une des cibles de cette critique. Si, à la veille de la première guerre mondiale, Dewey avait été soucieux d'établir un lien entre l'idéalisme et l'esprit belliciste allemands[5], il est intéressant de remarquer qu'au cours des années trente, Dewey part de l'analyse des pratiques politiques des marxistes et des communistes pour en conclure à une théorie fallacieuse. En 1934, la revue Modern Quarterly organise un symposium où Bertrand Russell, Morris Cohen et John Dewey sont invités à expliquer « Pourquoi je ne suis pas communiste. » La réponse de Dewey se focalise sur la dénonciation de la suppression de la liberté d'expression par les pratiques communistes lorsqu'elles sont rapportées au critère démocratique de communication : « une des raisons pour lesquelles je ne suis pas un communiste est que le ton émotionnel et les méthodes de débat qui semblent accompagner le communisme des temps présents me répugnent extrêmement. Un fair play, une honnêteté élémentaire dans la présentation des faits et surtout dans celle des opinions d'autrui, sont quelque chose de plus que des “vertus bourgeoises”. Ce sont des traits qui n'ont été gagnés qu'après une longue lutte[6]. »

On verra que cette objection est essentielle : la liberté d'enquête et d'expression est, pour la théorie de la connaissance de Dewey comme pour sa théorie de la démocratie, beaucoup plus qu'un simple contexte social de communication, et beaucoup plus qu'un principe juridique formel ; la « libre communication » est la condition fondamentale à la fois de la dynamique de l'enquête sociale et de l'émergence d'un public démocratique, la méthode de l'enquête sociale n'étant rien d'autre que la méthode démocratique pour effectuer les changements sociaux.

Les textes de Marx restent en partie intouchés par cette dénonciation des pratiques communistes. Il faut rappeler ici que Dewey a été proche des intellectuels américains sinon marxistes, du moins spécialistes de Marx, qu'il a eu souvent recours à l'interprétation économique de l'histoire et que, comme le rappelle Geiger, de nombreux partisans de sa philosophie et d'anciens étudiants, comme Beard, Barnes, Pound et Cardozo, ont eux-mêmes proposé une telle interprétation dans divers domaines comme le droit, l'histoire ou la sociologie[7]. Il semble cependant que Dewey n'ait lu les œuvres de Marx que tardivement, et superficiellement. Jim Cork, syndicaliste et spécialiste de Marx, et Sydney Hook, un ancien étudiant de Dewey et l'un des premiers philosophes américains à étudier la pensée de Marx, l'y avaient fortement incité, apparemment sans grand succès[8]. Car, pour Westbrook : « il n'est pas surprenant que Dewey ait pensé que la plus grande part de ce qu'on disait que Marx lui offrait, il l'avait déjà, et que ce qu'il n'avait pas ne l'attirait pas particulièrement[9]. »

Sydney Hook voit entre les travaux de Marx et ceux de Dewey une si grande proximité qu'il considère que Liberalism and Social Action (1935) « pourrait bien être au vingtième siècle ce que le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels a été au dix-neuvième[10]. » Jim Cork, quant à lui, repère une similitude entre Marx et Dewey qu'il décline en 9 points : un héritage commun dans le sens de l'historicité du jeune Hegel, l'intégration de la philosophie dans le contexte des pratiques humaines présentes, une opposition à toute forme d'irrationalité, une certaine forme de matérialisme (« ni mécanique, ni réducteur »), une critique des essences, une opposition au dualisme rationaliste traditionnel, aux vérités absolues (remplacées par des vérités provisoires d'enquête), un rejet d'esprit darwiniste du dualisme entre l'esprit et la nature, et l'importance de l'unité de la pratique et de la théorie (thèses N°.1, 2, et surtout 11 sur Feuerbach)[11]. Ainsi, lorsque, au cours des années trente, Dewey repère dans l'organisation économique de la société américaine le problème présent le plus distinctif et le plus urgent, ses angles d'analyse évoque ceux de Marx : la prédominance des facteurs économiques, la démonstration, dans Liberalism and Social Action, que la crise sociale américaine est due à un décalage entre les relations sociales de production issues du passé et les forces modernes de productivité liées à la technologie moderne, la dénonciation de l'économie capitaliste, l'appel à socialisation des moyens de production, sont en effet des angles critiques proches de ceux de Marx.

Pour Charles Frankel, cette proximité explique d'ailleurs que l'influence de Marx ait été marginale aux États-Unis : « Il y a une réponse comparativement simple à la question de savoir pourquoi, avant la seconde guerre mondiale, le marxisme, qui est presque partout le cadre principal pour exprimer une critique philosophique radicale de l'ordre existant, n'a qu'un effet périphérique sur la scène américaine. La réponse est que l'Amérique possédait déjà une philosophie influente et développée pour la critique et la reconstruction d'une théorie et d'une pratique sociales. Cette philosophie était celle de John Dewey[12]. »

De même, la mise en évidence de déterminations économiques et sociales commande souvent la critique par Dewey de la philosophie, sa « quête de certitude » et ses prétentions à l'universalité. Par exemple, les distinctions philosophiques grecques entre les différents genres d'activités humaines reflètent une division des tâches et un sens des hiérarchies traditionnelles, l'individualisme naît dans le contexte de la révolution industrielle britannique, la Déclaration des Droits américaine, dans le contexte d'une économie essentiellement rurale, et la permanence du recours à la guerre, ainsi que la légalité de ce recours, reçoivent souvent des explications économiques. Lorsque, pour étayer la légitimité de sa conception pluraliste et relativiste du changement social, Dewey se tourne vers l'histoire, ce sont la plupart du temps des causes principalement économiques qu'il rencontre et explicite.

Cependant, la reconnaissance d'un matérialisme historique lui semble précéder largement les textes de Marx. Dewey remarque que si l'importante contribution de Marx peut être repérée dans son analyse des liens entre la propriété et les forces de production et dans celle du décalage entre l'organisation de la production par des institutions politiques et légales rétrogrades et les forces de productivité présentes, il rappelle aussi, à juste titre, que la connexion entre les conditions économiques et les formes légales et politiques « était presque un lieu commun de la philosophie politique d'Aristote. Elle a été reformulée sous une forme différente par les écrivains anglais qui ont influencé les fondateurs de la république américaine. Ces derniers ont tous souligné l'interdépendance entre un certain état de distribution de la propriété et le maintien sûr d'un gouvernement populaire[13]. »

Dans cette identification des causes économiques à l'œuvre dans l'histoire, Dewey n'est pas isolé. L'historien Charles Beard, par exemple, publie en 1913 un livre retentissant — qui fait figure jusqu'à aujourd'hui de classique et est toujours aussi controversé : An Economic Interpretation of the Constitution of the United States. Dans cet ouvrage, il rattache les principes politiques libéraux exprimés dans la Constitution américaine à des intérêts économiques de classe : « nos lois fondamentales ne sont pas le produit d'une abstraction connue comme “le peuple tout entier”, mais d'un groupe d'intérêts économiques qui avait dû espérer des résultats bénéfiques de leur adoption[14]. » Il est notable, cependant, que Beard, de même que Dewey, fonde ses interprétations non sur le matérialisme historique, mais sur un passage du dixième Federalist Paper écrit par Madison, selon lequel l'inégalité dans la répartition des richesses est la cause principale de la formation des « factions » dont, par ailleurs, l'équilibrage et le contrôle sont la finalité de tout le système juridique républicain. Les lois sur la propriété sont donc essentielles pour qui veut comprendre l'esprit de la Constitution — ou pour qui souhaite en écrire une. De même, Thorstein Veblen, qui est plus résolument marxiste, analyse la contradiction entre les « superstructures » américaines créées au dix-huitième siècle et les conditions économiques et industrielles modernes[15].

Morton G. White, dans un livre qui met en évidence les liens intellectuels et la communauté d'esprit entre Dewey, Beard, Holmes, Robinson et Veblen entre la fin du siècle dernier et les années trente, explique en détail les formes de l'influence de Marx sur ceux qu'il appelle les « libéraux ». En particulier, ce sont moins, d'après White, les aspects doctrinaux et politiques de la théorie de Marx qui marquent ces chercheurs que sa méthode d'interprétation historique grâce à laquelle les faits collectés sont organisés ensemble comme les pièces d'un même processus historique. La causalité économique satisfait aux exigences de cette méthode : « En 1912, les grands traits de ce que j'ai appelé “l'idéologie libérale” avaient été tracés. Elle était orientée vers l'anti-formalisme, l'évolutionnisme et l'histoire ; elle était profondément attentive aux aspects économiques de la société[16]. »

Dewey, dont on peut penser que ses aveux d'ignorance de la théorie de Marx relèvent en partie de la modestie intellectuelle dont il témoigne si souvent, respecte également l'historien et le sociologue en Marx. En revanche, en montrant que les modèles épistémologiques du marxisme reposent sur une logique de la connaissance dont le rejet même a été la condition du développement des sciences modernes, Dewey vise à invalider toutes les conséquences pratiques de la prétendue scientificité du matérialisme dialectique, à savoir qu'il est inévitable, que sa « vérité » interdit les formes les plus élémentaires de la discussion ou du débat et rend « intolérable les opinions incompatibles. » En particulier, la réduction opérée par les marxistes de toutes les formes de la vie sociale, politique, culturelle, légale, scientifique, artistique, etc., à un unique déterminant nommé « l'état des forces de production économique à un moment donné », lui apparaît comme une simplification abusive de la théorie de Marx. Selon Dewey, Marx, au contraire, reconnaît que même si l'apparition de ces formes — « superstructures » — est déterminée par les relations économiques, elles n'en laissent pas moins de devenir les causes d'événements ultérieurs qui sont capables de modifier en retour, dans une certaine mesure, les forces mêmes qui les avaient fait naître.

Une théorie globale de tout modèle interactif est cependant introuvable (contrairement à ce que de fait pensait Marx), ne serait-ce par le fait même que l'interaction condamne la pensée classique de la causalité comme enchaînement linéaire de causes et d'effets. Pour déterminer quel est le facteur déterminant de telle ou telle réalité sociale, une enquête historique et sociologique est requise absolument. Une telle enquête, qui correspond dans la logique de Dewey à la phase si essentielle de l'identification des données d'un problème social, serait le point de départ de la théorie de Marx ; la transposition de ses résultats à toute configuration sociale passée ou future en est une perversion : « Cette critique [du marxisme] n'est dirigée contre aucune des généralisations faites par Marx sur la base de l'observation des conditions réelles. Au contraire, l'implication de cette critique est la nécessité d'une observation continue des conditions réelles, avec une mise à l'épreuve et une révision de toute généralisation antérieure sur la base de ce qui est observé maintenant. La faiblesse théorique inhérente au marxisme est qu'il supposait qu'une généralisation qui avait été faite en un lieu et à une date particuliers […] peut dispenser du besoin d'un recours continu à l'observation, et d'une révision continue des généralisations dans leur rôle d'hypothèses de travail[17]. »

Une telle attitude est le correctif que Dewey cherche à apporter au marxisme (et qui transforme la pensée de Marx en un expérimentalisme) ; en se fondant sur les traits des diverses formes de la vie sociale, il devient possible de substituer à la « logique absolutiste » marxiste une reconnaissance de la pluralité et de la complexité des interactions entre de multiples variables qui forment toutes ensemble un état de la société non pas déterminé, mais simplement donné.

C'est cette « logique absolutiste » du marxisme qui est fortement dénoncée par Dewey. Freedom and Culture (1939) présente la critique du marxisme orthodoxe la mieux articulée et la plus complète ; elle occupe tout un chapitre et commence précisément par la problématique qui prévaut ici : « Dans ce chapitre, je critiquerai le type de théorie sociale qui réduit le facteur humain aussi près que possible de zéro ; puisqu'il explique les événements et formule des politiques exclusivement dans les termes des conditions qui sont procurées par l'environnement, le marxisme est considéré comme l'illustration exemplaire de l'absolutisme qui se produit quand ce facteur dans l'interaction est isolé et mis par-dessus tout. Il fournit une illustration exemplaire à la fois parce qu'il est en vogue aujourd'hui et parce qu'il prétend représenter la seule théorie strictement scientifique du changement social et, donc, la méthode par laquelle effectuer le changement dans le futur. » (p. 117)

Par « logique absolutiste », Dewey désigne deux démarches possibles : soit elle consiste à ne prélever qu'un des deux termes de l'interaction — individu ou environnement — et à l'élever au rang de causalité unique des changements se produisant au cours de l'histoire. Soit elle consiste à réduire l'un des deux termes à un facteur unique de changement.

Le marxisme tombe dans les deux catégories : d'une part, il écarte le « facteur humain » au profit de la réalisation automatique de l'histoire suivant des lois qui ne dépendent pas du vouloir des individus et, d'autre part, il ramène l'engendrement de « l'environnement » à la seule causalité économique. L'absolutisme marxiste est une métaphysique de l'inévitabilité fondée sur une dialectique de notions — la lutte des classes, le prolétariat, etc. — tout aussi générales et abstraites que celles sur lesquelles se fonde l'individualisme libéral dont il fait la critique. Que le capitalisme doive être remplacé par le communisme via le socialisme ou que le collectivisme doive émerger par le moyen de la révolution, relève d'une manière de penser contredite par les faits et aveugle à la pluralité irréductible des facteurs à l'œuvre dans l'histoire des changements sociaux.

Par opposition, la conception propre à Dewey du changement social est résolument hypothétique et pluraliste ; le problème expérimental est de déterminer ce qui se passe et ce qui pourrait se passer si telle action était entreprise — et donc de percevoir les conditions comme des moyens de reconstruction des situations sociales conformément à une fin relative — et non ce qui doit advenir. Il exige la prise en compte de la pluralité des intérêts dans une société donnée et la pluralité des facteurs environnementaux qui donnent naissance à ces intérêts.

Dewey récuse donc « la métaphysique marxiste » et ses procédures logiques : la démarche consistant à postuler de manière abstraite une loi causale générale, pour y rapporter ultérieurement tous les événements particuliers, relève d'un esprit préscientifique : « Il y a un monde de différence entre l'idée que des séquences causales seront trouvées dans n'importe quel ensemble d'événements choisis pour une investigation, et l'idée que tous les ensembles d'événements sont liés ensemble à l'intérieur d'un tout unique par une loi unique. Même s'il était admis que le premier principe est un postulat nécessaire de l'enquête scientifique, la seconde notion est métaphysique et extra-scientifique. » (p. 123) Dewey ne récuse donc ni une causalité économique, ni même un déterminisme économique, mais récuse que toute action humaine apte à produire des changements sociaux doive nécessairement emprunter la voie de la lutte des classes en vertu d'une « loi dérivée de la dialectique hégélienne » ; « Il est tout à fait possible d'accepter l'idée d'un déterminisme économique quelconque. Mais cette acceptation ne fait pas de vous un marxiste, puisque l'essence de ce dernier est l'idée que la lutte des classes est le canal par lequel les forces économiques opèrent pour réaliser le changement social et le progrès. » (p. 119)

Le caractère non-scientifique de l'explication causale propre au matérialisme dialectique ou au « socialisme scientifique » va de pair avec la réduction « du facteur humain à zéro », qui est pour Dewey le critère de distinction le plus définitif entre une pensée et une pratique démocratiques d'un côté et une conception absolutiste, voire totalitaire, de l'évolution des sociétés ou de l'histoire de l'autre. De même, ce point de vue implique de rejeter l'idée de l'unité de l'existence humaine suivant une loi unique comme mythe et de « reconnaître la variété infinie de la nature humaine, et la pluralité infinie des buts pour lesquels les hommes s'associent les uns aux autres », la pluralité des facteurs de progrès comme celle des actions qui, dans le passé ou le présent, affectent les conditions. L'historiographie et la méthode pour effectuer le changement social sont les deux aspects d'une même conception des rapports d'interaction entre les individus et les réalités sociales. En ce sens, l'histoire et les sciences sociales sont des disciplines politiques au même titre l'une et l'autre.

 

En résumé, la critique de Dewey prend naissance dans son modèle d'interaction entre l'individu et l'environnement et se développe vers la reconnaissance d'une pluralité de facteurs d'évolution sociale parmi lesquels les motivations et les buts des individus sont essentiels. Comme précédemment, ceci ne signifie pas que les facteurs humains sont les composants d'une nature préformée, mais que s'ils naissent de l'influence du milieu, ils sont en retour pourvus d'une « efficacité » apte à transformer ce dernier, du moins dans certaines conditions favorables que, précisément, le libéralisme politique a pour tâche de maintenir. Le déterminisme comme la liberté naturelle sont donc rejetés au nom du même principe, la démocratie n'étant rien d'autre que l'organisation du milieu telle que l'action humaine puisse toujours y « commencer quelque chose de nouveau ».

 

 

 

[1]. Sur ces points, voir par exemple François Furet, Le Passé d'une Illusion, Robert Laffont, Le livre de poche, 1995, notamment p. 450 et p. 702.

[2]. JD, Lettre à Max Otto, 7 juillet 1941, Max Otto Papers. Ses interventions publiques sont désormais beaucoup moins lucides que précédemment. Lors de l'attaque de Pear Harbour, Dewey est encore opposé à l'intervention américaine dans la guerre aux côtés de Staline; il condamne tout compromis avec l'URSS dans les années d'après-guerre et en viendra même, en 1948, à condamner la politique du parti progressiste de Henry Wallace qu'il accuse d'être lié au totalitarisme soviétique: « Malgré sa sensibilité aux dangers d'un anticommunisme obsessionnel », écrit Westbrook, « la contribution de Dewey au climat de peur de la Guerre Froide ne peut être écartée. Il a joué […] un rôle dans l'escalade de la rhétorique qui a préparé le terrain, sinon logiquement, du moins affectivement, à l'attaque réactionnaire contre le radicalisme par le sénateur Joseph Mc Carthy et par tous les autres pour qui un démocrate socialiste était aussi rouge qu'un agent soviétique. » (p. 494) Les détails de la plupart de ces épisodes sont rapportés par Westbrook, John Dewey and American Democracy, pp. 463-495. Voir aussi J. Moreno et R. Frey, "Dewey's Critique of Marxism", The Sociological Quaterly, vol. 26, n° 1, 1985, p. 21-34. Sur le rôle de Dewey dans la Commission pour la défense de Léon Trotsky, voir James T. Farrell, "Dewey in Mexico", dans Sydney Hook (éd), John Dewey: Philosopher of Science and Freedom, New York, The Dial Press, 1950.

[3]. Sur les détails de ce voyage, voir Ludwig Marcuse, La philosophie américaine, Idées, Gallimard, 1959 (traduction française 1967), p. 230 et suivantes, et le compte-rendu précis de Westbrook, pp. 477-478. Cité par Westbrook, p. 477 qui ajoute: « En effet, ce que Dewey aimait de l'Union Soviétique était ces traits de la société qui montrait qu'elle évoluait vers la démocratie qu'il avait envisagée dans The Public and its Problems."

[4]. Voir JD, « Leningrad gives the Clue" (1928), LW, vol. 3; "The great Experiment and the Future" (1928), ibid.; "Surpassing America" (1931), LW, vol. 6.

[5]. JD, German Philosophy and Politics (1915), MW, Vol. 8, pp. 135-204.

[6]. JD, "Why I'm not a Communist " (1934), LW, vol. 9, pp. 91-95.

[7]. Voir G. R. Geiger, "Social and Political Philosophy", Schilpp (éd), p. 358.

[8]. Jim Cork, "John Dewey and Karl Marx", dans S. Hook ( Éd), John Dewey: Philosopher of Science and Freedom, New York, The Dial Press, 1950; Sydney Hook, Toward the Understanding of Karl Marx, New York, John Day, 1933. Sydney Hook, que l'enseignement de Dewey a converti au pragmatisme, présente son livre comme « une tentative pour développer une sorte de marxisme américanisé, renforcé par la théorie du dynamisme de l'esprit et de la connaissance de John Dewey, et aussi par sa philosophie de l'éducation et de l'humanisme naturaliste, marxisme américanisé qui serait en accord avec la tradition révolutionnaire américaine. » (Cité par Westbrook, p. 467.) Westbrook offre un bon commentaire du « marxisme pragmatiste » de Hook, mettant en évidence qu'il ne satisfait ni à l'orthodoxie communiste, ni à celle des sociaux démocrates. Hook avait été proche du parti communiste américain jusqu'à ce que ses écrits « hérétiques » lui vaillent d'être dénoncé par le parti comme « reptile contre-révolutionnaire ». A partir de 1934, il transfert son militantisme dans le soutien au Parti des Travailleurs Américains mené par A. J. Muste et devient l'instigateur du mot d'ordre Workers' Democracy, un concept destiné à transformer la « dictature sur le prolérariat » à laquelle conduit la bureaucratie communiste soviétique en une « dictature du prolétariat ».

C'est cependant en grande partie à Hook que les américains doivent la découverte bien tardive de Marx: « L'Amérique », écrit Jim Cork en 1950, « n'avait aucune tradition marxiste notable. Aucun ouvrage théorique d'importance n'avait été produit par une organisation politique marxiste ou socialiste, passée ou présente. La même chose peut être dite des universitaires. Sidney Hook et Lewis Corey épuisent pratiquemment les noms de ceux qui ont produit des travaux notables soit comme exégèse critique, soit comme exposé original. » (op. cit., p. 331) Sur ces points, voir également Richard Rorty, "Pragmatism without a Method" (1983), Objectivity, Relativism, and Truth, pp. 63-77.

[9]. Westbrook, John Dewey and American Democracy, p. 468.

[10]. Sydney Hook, John Dewey: An Intellectual Portrait, New York, John Day, 1939, p. 158.

[11]. Jim Cork, op. cit, p. 338-341. Jim Cork tend à considérer Marx et Dewey comme des contemporains, ce qui s'explique par son effort pour présenter aux Américains un « marxisme » fidèle à la pensée de Marx, non léniniste, et compatible avec le sens fort que Dewey donne à la démocratie. Jim Cork et Sydney Hook, ont ceci d'original qu'ils voient dans les États-Unis le terrain privilégié de l'application de la théorie de Marx. C'est ce qu'exprime, par exemple, la conclusion du texte de Cork: « Le rapprochement idéologique entre le socialisme démocratique et la philosophie de Dewey, si seulement il pouvait être réalisé, ferait du socialisme l'héritier de l'effort radical-démocratique le plus profond, le plus cohérent et le plus généreux de toute la tradition américaine. Sans avoir à émousser le moins du monde son idéal internationaliste, le socialisme démocratique pourrait se sentir plus chez lui (at home) sur le territoire américain. » (p. 350)

[12]. Charles Frankel, dans "John Dewey's Social Philosophy", Steven Cahn (éd), New Studies in the Philosophy of John Dewey, University Press of New England, 1977, p. 30.

[13]. JD, Freedom and Culture (1939), p. 118-19.

[14]. Charles A. Beard, An Economic Interpretation of the Constitution of the United States, New York, Macmillan, 1913, p. 17. Voir aussi Economic Basis for Politics.

[15]. Thorstein Veblen, The Vested Interests and the State of the Industrial Arts, New York, Huebsch, 1919.

[16]. Morton G. White, Social Thought in America: The Revolt Against Formalism, New York: The Viking Press, 1949, p. 107.

[17]. JD, Freedom and Culture, p. 125.

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