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24 mai 2009 7 24 /05 /mai /2009 22:01
POURQUOI UN PUBLIC EN DÉMOCRATIE ?
DEWEY VERSUS LIPPMANN

HERMÈS 31, 2001 63

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Présentation des textes de Walter Lippmann, « Le public fantôme » (1925)
et de John Dewey, « Le public et ses problèmes » (1927)
par Joëlle Zask


Le philosophe américain John Dewey (1859-1952) a été incité à écrire son texte de théorie
politique le plus important, Le public et ses problèmes (1927), par la lecture de deux livres du journaliste,
essayiste et philosophe Walter Lippmann : Public Opinion, qui date de 1922, et The
Phantom Public, qui parut en 1925. Dewey voit dans ces deux livres une invitation pressante à
analyser les insuffisances de la démocratie américaine, notamment à repenser les conditions
auxquelles les citoyens pourraient former des jugements politiques raisonnables, cohérents et
responsables. Le point de départ des deux auteurs est identique : il ne s'agit pas d'interroger la
forme constitutionnelle d'une démocratie libérale, mais sa composante populaire. Sur quels
présupposés le principe de la participation du peuple au gouvernement repose-t-il ? Ce principe
est-il réellement praticable ? L'opinion publique, en tant qu'opinion du public sur les affaires
publiques, peut-elle être produite ? Et si c'est le cas, quelle sera sa fonction ?
Cet angle de vue suppose qu'une opinion publique effective n'existe pas, ou qu'elle n'existe
plus. Chez chacun des auteurs, raisons intellectuelles et sociales sont mobilisées afin d'expliquer,
dans les termes de Dewey, « l'éclipsé du public », ou dans ceux de Lippmann, son caractère
« fantomatique ». Rappelons que nous sommes dans les années 1920, c'est-à-dire à une période
marquée par des mutations si rapides et si radicales que le président Wilson a pu parler d'une
« nouvelle ère des relations humaines » et, Graham Wallas, de l'avènement de « La Grande
Société » — une notion que Lippmann et Dewey reprendront. Celle-ci désigne d'abord le monde
moderne marqué par la découverte scientifique et l'innovation technologique, l'urbanisation et la
mobilité des individus, la création de grands marchés internationaux et la guerre mondiale. Mais
elle exprime aussi le terrible décalage entre ce monde nouveau et les mentalités, à savoir l'ensemble
des repères pratiques et des valeurs héritées d'un mode de vie principalement rural, stable et
communautaire, où le jugement politique des individus se cantonnait dans le choix du tracé d'une
route communale ou d'un nouvel instituteur, s'exerçant ainsi à l'égard d'objets d'emblée
communs et familiers, ceux qui étaient directement « placés sous les yeux » (Jefferson) de chacun.
Dans le passé, les partisans de la composante populaire du régime représentatif ont pu justifier
le pouvoir du peuple par le fait que l'intéressé sait mieux que quiconque quelle chaussure sied
à son pied. Par exemple, l'architecture de la « gradation des pouvoirs » que recommandait
Jefferson à tous les niveaux de l'État repose en grande partie sur cette conviction. Mais comment les
citoyens d'un « vaste monde invisible » (Lippmann) pourraient-ils participer au gouvernement si
aucun de leurs moyens intellectuels ou de leurs expériences ne leur permet d'accéder à la connaissance
véritable des affaires communes, si l'interdépendance est tellement compliquée qu'ils ne
savent pas même où situer leur communauté d'intérêt ?
Mais si Lippmann et Dewey conviennent que « l'omnicompétence du citoyen » est un
mythe, s'ils savent que ni une prétendue raison naturelle, ni l'expérience commune, encore moins
une sagesse innée, ne peuvent fournir la connaissance nécessaire à la formation d'opinions publiques,
ils diffèrent en revanche d'une manière considérable quant aux remèdes qu'ils envisagent.
Alors que Lippmann en vient à préconiser l'interposition d'un groupe d'experts entre le public et
le gouvernement, Dewey, fidèle à la devise selon laquelle les maux dont souffre une démocratie ne
peuvent être soulagés que par davantage de démocratie, s'attelle comme philosophe, comme
éducateur et comme militant politique, à la reconstruction d'un public effectif.
Quels sont les arguments que mobilise Lippmann en faveur d'une restriction des pouvoirs du
public ? On l'a vu, la complexité croissante des réalités sociales, en produisant ignorance, éloignement
et indifference, interdit la formation d'une opinion publique véritable. Les carences des
jugements individuels et le comportement largement « privé » des citoyens aboutissent à
menacer la possibilité même d'une solidarité politique en terme de visée du bien commun,
d'action conforme à l'intérêt général, ou même, de relative unanimité. Pour comprendre cependant
que Lippmann conclut des défauts du jugement politique individuel à la marginalisation
souhaitable du public, il faut convoquer ses justifications d'allure plus « philosophique » : celles
qui consistent, comme en témoignent les extraits présentés ici, en un ensemble de propositions
générales sur la « nature » du comportement humain et de l'action politique. Il s'agit d'abord
d'extrapoler les défauts des raisonnements individuels face à un monde en pleine mutation, à un
défaut structurel de « l'esprit humain » ; défaut qui se décline — souvent sous l'égide de la
psychologie freudienne — en primat de l'imagination, « stéréotypes », malléabilité et irrationalité.
Il s'agit ensuite de réactiver l'opposition très classique entre Y action, propre à toute pratique
politique, et \àparole, dont l'opinion publique relèverait. Cette opposition — qui s'inspire assez
vaguement de Machiavel et de Hobbes — se traduit par la distinction tranchée entre « ceux qui
accomplissent le travail du monde » et ceux qui jugent et critiquent après coup les premiers, voire
tentent de contrôler leur action.
Au total, il apparaît contraire à la nature d'un public d'agir. Dans
le meilleur des cas, le public fabriquera silencieusement du consensus et critiquera de manière
intermittente l'exercice du gouvernement, tandis que le travail de conseil, d'expertise et d'administration
sera confié à des spécialistes à la fois savants et politiquement neutres.
Dewey convient avec Lippmann des difficultés à être pleinement le citoyen d'un État
moderne. Mais les prémisses qui encadrent ses analyses sont toutes autres. D'abord, contrairement
à ce qu'affirme Lippmann, la théorie dite « classique » de la citoyenneté ne repose nullement sur
le principe du « citoyen compétent et souverain » mais, au contraire, sur la dissociation radicale
entre les aptitudes individuelles et le droit de participation politique. Par ailleurs, si difficile que
soit la formation de l'opinion publique, les questions qu'elle pose ne peuvent être laissées de côté
sans que la forme démocratique de l'association libérale ne soit menacée ou détruite. Car renoncer
à l'opinion publique conduit tout bonnement à priver de sens et de direction aussi bien la liberté
d'association que la liberté d'expression, aussi bien l'éducation que l'information.
Parce qu'elles sont pratiques et apparemment de bon sens, les conclusions de Lippmann sont
séduisantes. Par contraste, celles que Dewey envisage pour permettre au public de « sortir de son
éclipse » sont « théoriques et hypothétiques » ; elles supposent le long terme, des changements
intellectuels et associatifs profonds, et une théorie rénovée de la démocratie. Mais remarquons
d'emblée que le point de vue de Dewey s'est révélé beaucoup plus fertile que celui de Lippmann.
Indiquons brièvement les deux grands axes que Dewey a suivis. Tout d'abord, l'expérience de
la désorganisation du public américain l'a incité à revenir sur la question de \Ά fonction d'un public
en démocratie. Celui-ci ne se borne pas par définition à n'être que le consommateur réactif des
décisions politiques prises au sommet. Au sens passif, le public est l'ensemble des personnes dont
la liberté d'agir est menacée par les effets indirects d'activités auxquelles elles ne participent pas ;
et au sens actif, le public est dévolu à rétablir cette liberté par un ensemble ordonné et cohérent
d'activités : en premier lieu bien sûr, prendre conscience des conséquences de l'interdépendance,
puis identifier lui-même son intérêt, et enfin, créer par l'intermédiaire de mandataires, des institutions
spéciales destinées à protéger cet intérêt. La fonction de critique et de surveillance des
gouvernants à laquelle le public est habituellement borné — même par Habermas — n'est donc
qu'accessoire.
Si les phases correspondant à la prise de conscience politique et à l'institutionnalisation
gouvernementale ne posent pas de problème (théorique) majeur, la phase intermédiaire implique
en revanche que les membres du public identifient leurs intérêts de sorte que ceux-ci puissent
donner naissance à des jugements (des estimations ou des hypothèses) sur ce qui doit être fait, et
que le public puisse ensuite déterminer si la mesure préconisée s'est avérée bénéfique ou non dans
l'application, si le trouble qui avait donné naissance au public s'est amoindri ou pas. Bien sûr, rien
de tout cela ne va de soi. C'est pourquoi, en suivant un second axe, Dewey a aussi subordonné la
reconstruction du public au développement des sciences sociales, ou, plus exactement, à la participation
du public à la constitution du savoir dont dépend une société afin de vivre en paix et de se
réformer.
Les nombreuses réflexions éducatives et épistémologiques qui jalonnent les livres de
Dewey doivent être situées dans ce cadre qui fait de l'enquête sociale une critique sociale et qui,
loin d'aboutir à réserver les sciences de la société aux experts, les destine expressément à la formation
de l'opinion publique, dont dépend en définitive l'organisation d'un public démocratique.
Lippmann et Dewey se font donc l'avocat de deux conceptions antagonistes du régime qu'on
appelle une démocratie libérale. Ces deux conceptions n'ont cessé de s'opposer jusqu'à
aujourd'hui, dans les termes d'un conflit entre les représentations du politique défendant l'autonomie
des dirigeants à l'égard d'un public de toute manière incompétent et indifférent, et celles
qui, au contraire, défendent une démocratie « forte » (B. Barber), à savoir participative. L'intérêt
actuel de Dewey n'est pas seulement qu'il a résisté à la tentation d'un « révisionnisme » (Page et
Shapiro) de la théorie de la démocratie en son temps ; c'est aussi qu'il a cherché à revaloriser la fonction
des citoyens indépendamment des carcans toujours vivaces que représentent d'un côté les
diverses formes de nationalisme, et de l'autre, la théorie apparemment immortelle du droit
naturel.

NOTE
1. Joëlle ZASK (CNRS, Marseille) est l'auteur de L'Opinion publique et son double [Livre I : L'Opinion sondée ;
Livre II \John Dewey, philosophe du public], Paris, L'Harmattan, 1999, ainsi que de la traduction de The
Public and its Problems de John Dewey, qui paraîtra prochainement aux Presses universitaires de Pau/
Farrago.
66 HERMÈS 31, 2001

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Published by joelle zask - dans John Dewey

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