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5 mars 2013 2 05 /03 /mars /2013 19:46

 

 

 

 

Joëlle Zask
 
Le 28 février 2013
 
 
Horizons
 
 
 
Le projet qui va être inauguré demain est l’aboutissement d’une histoire qui aura duré deux ans. À sa tête Tadashi Kawamata. À sa tête aussi une vingtaine d’étudiants en arts plastiques et en architecture présents à chaque étape. Quand j’arrive, des bancs sont en train d’être installés et des arbres, plantés. Les derniers travaux de terrassement sont en cours. Il y a surtout la séance photo : tout le monde a pris place sur ce qu’on pourrait appeler le « pont » de l’embarcation, nommée Horizons. Le photographe, Tadashi, puis d’autres, est en surplomb. Rires, applaudissements, célébration, satisfaction, climat de fête. Photo de famille en quelque sorte.
 

Pour moi qui m’intéresse à la participation culturelle et politique, l’expérience qui est en train d’être conclue, au moins à titre provisoire, est exemplaire. Alors que souvent la « participation » s’avère superficielle ou partielle, elle se donne ici dans un grand déploiement, à l’écart de la mesquinerie, voire de la manipulation, qui accompagnent souvent les démarches participatives en art, en politique, ou dans d’autres domaines.
 

Il y a d’abord la participation des étudiants qui commencent par visiter le lieu, proposent un projet, réalisent une maquette, dessinent et sculptent, prennent part à la sélection du projet qui sera réalisé et à sa construction. Par exemple, il est significatif que les projets des étudiants soient à la fois personnels, chacun y allant de son idée, et partageables, beaucoup réalisant une maquette qui détaille sa conception, la matérialisant et la corrigeant en fonction des aléas rencontrés, et sert de référent commun. Cette sortie hors de la pure subjectivité équivaut à cette sortie hors de soi sans laquelle l’art et l’intervention individuelle dans quelque entreprise que ce soit ne seraient qu’un caprice. Autrement dit, au niveau même de la phase du projet, une caractéristique essentielle de l’art — la combinaison entre du personnel et du commun — est sérieusement prise en considération. Cela permet d’éviter l’un des pièges de la « participation », le défouloir.

L’exposition des maquettes n’est donc pas anecdotique ou déplacée. Elle est motivée autant par la qualité des réalisations que par leur statut artistique comme moment d’un œuvre en cours.


Tadashi, outre qu’il est la pioche, la scie et le marteau à la main, est chef d’orchestre. Lui aussi participe ; il apporte, outre sa force de travail manuel, une part spécifique à sa fonction et à ses compétences, sans capter les parts apportées par autrui ou les éliminer. À chaque nouveau workshop, il organise la discussion entre les diverses parties prenantes. C’est lui qui identifie les critères de faisabilité de la pièce en terme par exemple de solidité, de sécurité, de normes techniques, d’articité, et oriente l’attention des jeunes vers des préoccupations à venir. Le tri entre les projets se fait de cette façon. Celui qui sera réalisé, qu’il soit issu d’une ou de plusieurs propositions, retient quelque chose des contributions qui y ont présidé. Son acte de naissance est la pluralité. Issu d’une fédération d’approches et d’améliorations progressives, il conserve apparentes les diverses strates de son histoire. Bref, sans imposer la forme, Tadashi canalise sa structuration progressive. Sans imposer ses vues, il veille à conserver le chemin tortueux de la discussion commune ouvert. Il assure la translation du projet qui finalement est retenu vers une réalisation technique qui est d’autant plus exigeante qu’elle devra résister aux intempéries et aux allers et venues des futurs visiteurs.

Œuvre participative, l’arche présentée ici est elle-même plurielle. Chacune de ses parties coexiste avec les autres comme des voisins respectueux cohabitent en bonne intelligence. La pièce est profondément composite. Mais cela ne saute pas aux yeux. De l’extérieur, on devine une sorte d’embarcation bricolée qui ne semble pas prête à prendre la mer et dont la forme générale rappelle (c’est voulu) celle qu’enserrent les cornes d’un taureau. Les planches de guingois qui la recouvrent pointent en direction de la fabrique d’une image face à laquelle le visiteur s’oriente immédiatement, qu’il investit d’un imaginaire sinon convenu, du moins traditionnel et qu’il identifie sans difficulté. Il peut s’étonner du long chemin pentu qui y donne accès. Dès qu’il s’y engage, tout change. L’image reflue et finit par s’effacer complètement. De l’intérieur et dès les premiers pas, il devient nécessaire de réorganiser son expérience. Un sas, puis un palier, puis un autre. A priori homogène, l’œuvre se révèle profondément hétérogène. Je me dis que la distance qui sépare l’image, toujours réductrice, de l’objet, multiforme, est ici pleinement opérante. Plus on avance le long de la rampe d’accès, plus la vacuité de l’image se révèle.

 

Alors qu’en tant qu’objet identifiable par l’intermédiaire d’une représentation disponible, l’extérieur s’avère un intérieur — un déjà-là que la perception appréhende comme objet répertorié — , l’intérieur de l’œuvre s’avère un extérieur : un lieu complexe de diverses factures et niveaux qui offre des points d’observation à la fois sur ses propres éléments et sur la nature environnante. Je suis en tout cas très frappée par le fait que je ne pouvais prévoir ce que je vois une fois à l’intérieur de l’édifice. Cela dit, la coque de ce que j’avais perçu comme embarcation n’est pas un habillage. De l’intérieur, la structure de la coque participe de la construction des plateaux, estrades et lieux de déambulation. Elle n’est pas décorative mais fonctionnelle. La « participation » des divers éléments de la sculpture est donc assurée.

 

Autre niveau, et pas des moindres : la participation de la pièce à la nature environnante. Au milieu des quelques arbres du site, elle fait face à une mer possible qu’on devine sans la voir. La mer, sans être présente visuellement, l’est olfactivement. Tadashi accorde une grande importance à cette forme d’existence de la mer, ou ailleurs du fleuve, qui est pour ainsi dire son élément. Deviner la mer, c’est prendre acte de sa réalité tout en produisant les conditions de sa perception. On se trouve au milieu de rizières actuellement asséchées. La sculpture ouvre des perspectives variées dans un environnement d’une platitude paranormale, pour qui n’est pas du coin. Les diversifier est une gageure. En raison du fait qu’elle produit divers niveaux en surplomb de la terre, qui ne sont ni trop hauts, ni trop bas, la sculpture de Kawamata et compagnie d’étudiants prend acte de la platitude tout en y introduisant une disjonction autrement introuvable. En raison de sa bonne hauteur, la sculpture ne domine pas l’environnement mais s’y intègre tout en l’animant. Les arbres environnants qui sont aujourd’hui nus, les étendues arides, les bâtiments, la route, se trouvent reliés. On prend de la hauteur sans pour autant se séparer. D’en haut on perçoit l’immensité du paysage sans l’uniformiser. Pour l’instant le bois qui a été utilisé est clinquant, mais il est prévu qu’il se grisaille et s’intègre davantage dans le paysage. De l’icône biblique de l’arche de Noé anticipant le déluge au poste d’observation des oiseaux aux longues pattes qui sillonnent le ciel de Camargue, la construction est comme un réseau de ponts par où arriver ou d’où commencer un voyage.

 

Finalement la dimension de participation se voit aussi dans l’accueil fait au public. La structure Horizons pluralise les usages publics possibles. Aucune conception ni aucune vision ne sont requises. L’œuvre ne se donne pas avec un mode d’emploi, mais comme une expérience dont l’accès est facilité. On peut marcher ou se mettre en arrêt, tourner ses regards vers l’intérieur ou l’extérieur, utiliser la sculpture comme poste d’observation ou aire de jeu, comme insertion dans le paysage de la Camargue ou comme île séparée où imaginer des expériences exotiques. La dimension d’ouverture réellement existante à cette pluralité d’usages, qui généralement achoppe sur des limites inaperçues, est particulièrement avérée dans le cas d’Horizons, par son attention inattendue, car tellement inhabituelle, à l’accès aux personnes en fauteuil roulant. Dans la mesure où le handicap a été défini officiellement comme diminution ou suppression de participation, je suis sensible à ce souci d’accès, dont Kawamata me parle d’emblée et en priorité, y étant apparemment particulièrement attaché. Que personne ne soit exclu aussi bien du vaste paysage visible d’en haut que de la promenade qui y mène ou des jeux imaginables dans l’enceinte de la structure est la preuve d’une expérience de participation sans exclusion, complète.

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Published by joelle zask - dans art participatif

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